MOTS-CLEFS SUR TOULOUSE EN 1533

Résumé : Romi a entrainé Daniel, son Disciple, en un voyage dans le Toulouse du XVIe siècle pour lui faire découvrir les vérités de l'Amour. Lui même, en élève, devra recevoir les enseignements d'un Maître pour parfaire sa quête alchimique. Ils y rencontreront de célèbres personnages qui vécurent dans la ville rose de 1533.

Arrivée de Daniel Maleville et de Romi Boissères en 1533   -  L'auberge, la belle Paule et le guet-apens.

L'arrivée de François Rabelais chez son ami Nostradamus.   -  Joute oratoire entre Rabelais et Pierre Lancefoc.

Le marché.  -  Le trésor de Nostradamus - Bibliothèque d'Alexandrie.  -  Le procés.

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Arrivée de Daniel Maleville et de Romi Boissères en 1533. 

La musique jouait en sourdine depuis un bon moment déjà lorsqu’une main se saisit de moi et me secoua.

- Daniel, Daniel, réveille-toi.

C’est ça Daniel, réveille-toi bien parce qu’il me semble que tu as dû perdre quelque chose en route. Péniblement, un œil, puis le deuxième. Où suis-je ? Ah oui ! Romi, le retour dans le passé. C’est pas vrai ! ?

Je me redresse d’un coup. Romi est là, à côté de moi, me tenant le bras qu’il a fini de secouer. Il est toujours habillé comme pour un bal masqué, moi aussi d’ailleurs.

La salle, la salle de restaurant n’est plus tout à fait pareille. A la place des tables, il n’y en a qu’une seule, grande, longue. Dessus s’y trouvent de grands plats de victuailles et deux chandeliers en étain. Le feu crépite dans la cheminée, une viande est en train d’y rôtir. Je n’ai pas le temps de tout saisir, de tout comprendre, que Romi me lance :

- Vite, vite, il faut partir d’ici. Il y a des gens dans la maison et nous ne serions peut-être pas les bienvenus s’ils nous découvraient.

Des gens, des gens, mais est-ce de Johnny dont il parle ?

Je suis déjà debout, tiré par la manche que Romi tient fermement. Il m’entraîne vers la porte de sortie. On s’y arrête devant. Romi tend l’oreille puis ouvre la porte et risque un œil.

- Personne dans le couloir. Allons-y.

Le son, de ce qui me semble être un clavecin, joue plus fort, il est accompagné d’une flûte. La musique vient d’une pièce dont la porte est ouverte. Il va falloir passer devant. Je mesure le contraste qui sépare la douceur de ces harmonies et mon angoisse. Romi semble moins stressé que moi. Il avance d’un pas ferme dans le couloir, la tête haute, alors que j’aurais tendance, en un geste dérisoire, à me courber comme si le fait de me rendre plus petit pouvait me faire échapper à une éventuelle interpellation.

Nous passons devant la porte. Je regarde droit devant, sans risquer un œil dans la pièce. La musique ne s’arrête pas, personne ne nous a remarqué. Nous voilà dans l’escalier que nous avons pris tout à l’heure… enfin, je veux dire « avant » ou « plus tard », je ne sais plus. Les marches sont en bon état, pas d’usure. Nous les dévalons quatre à quatre. Nous voici dans la cour. Quelle chance, personne ! La grande porte cochère est là, fermée. D’un pas rapide nous nous dirigeons dessus. Nous y sommes.

- Où allez-vous ?

Un canon vient de résonner dans mes oreilles. Cette voix qui vient de derrière nous. Romi s’arrête net dans son élan. Comme il me tient toujours par le bras, je fais un pas de plus espérant pouvoir continuer, et suis stoppé net dans ma course. Je ne veux pas me retourner. Je me rends compte tout à coup que le viol de propriété privée ça doit aussi exister au XVIe siècle. Je me vois déjà enfermé dans les geôles du roi et Christiane attendant mon retour et se demandant quel chemin des écoliers j’ai bien pu prendre. Pour un peu, j’en rirais. Je lève les yeux comme pour essayer de m’échapper, de m’envoler. Au-dessus de la porte cochère la figure sculptée d’une Gorgone nous regarde en riant comme si elle savait qui nous sommes et d’où nous venons.

Romi fait volte face, redresse la taille, et sans se démonter s’adresse à notre interpellateur :

- Nous étions venus voir Monsieur pour lui présenter nos civilités mais ne l’avons point trouvé. Pourriez-vous nous ouvrir, mon brave.

Je me retourne. Un laquais, un valet, que sais-je, ou ce qui lui ressemble, est là, au milieu de la cour, l’air interloqué. On sent bien sa surprise et sa réprobation mais aussi la crainte. Romi est assez bien habillé, je n’y connais pas grand chose, mais il ressemble à un « Seigneur », terme qu’on aurait pu lui attribuer à cette époque. Nos habits de peau ne sont pas riches, la dentelle rare, mais ils nous établissent dans cette petite noblesse de province qui, si elle n’est pas souvent fortunée, n’en a pas moins des titres et des charges ce qui la fait craindre des petites gens.

- Pardonnez-moi mes seigneurs, je ne vous ai pas vu entrer. Je vous ouvre céans.

C’est bien un temps où l’habit fait le moine, je ne me suis pas trompé. Le bougre (tiens, voilà que je me mets à parler à l’ancienne) passe devant nous, le dos courbé en un geste de soumission et se précipite vers la grand porte. Il l’ouvre à l’aide d’une énorme clef. Nous passons devant lui et, pour ma part, pas tout à fait encore rassuré. Romi, arrivé à sa hauteur, lui lance un :

- Merci mon brave.

Je crois rêver. Ou plutôt, je me croirais au cinéma ou dans une pièce de théâtre. Romi, jouant les grands seigneurs, la main négligemment posée sur son épée. Tout ceci me laisse songeur. La lourde porte se referme derrière nous. Maintenant, nous voici dans la rue.

Le choc. Ça grouille, ça crie, ça s’interpelle et surtout, ça sent. Une odeur assez nauséabonde flotte dans l’air. Il est vrai que la rigole du milieu de la rue charrie une eau et des résidus étranges. Et tous ces gens habillés avec…, d’ailleurs, je ne connais pas les noms de ces accessoires vestimentaires, enfin, habillés comme autrefois. Nous voilà bien obligés de nous fondre dans cette foule, d’être des gens parmi les gens de cette époque, de nous comporter comme si nous nous promenions naturellement, tout naturellement. C’est ce que je me répète depuis que nous avons commencé à marcher. Seulement, il y a un hic. Je ne comprends rien, ou devrais-je dire, je ne comprends goutte à ce qui se dit autour de moi. Je sais le français de ce temps différent du français moderne, mais pas à ce point ! De plus, presque tout le monde semble parler l’occitan. Je tends l’oreille autant que faire se peut et me rappelle Romi disant qu’il ne devrait pas y avoir de trop grands problèmes avec la langue et que nous nous adapterions à elle. Alors, je redouble d’effort, devenant plus attentif, essayant d’écouter avec mon cœur, avec mon corps. A un moment, nous passons devant la boutique d’un fripier dont je ne peux trop saisir la conversation qui, cependant, s’adapte à ma compréhension au fur et à mesure que je m’ouvre à cette époque.

- Senher, s'aquel perpunt vos convent pas, n'ai d'autres a la botica que faràn tan plan. Sèm aquí per acontentar la practica.

- çò que cèrqui, es pus lèu un vestit qu'anariá plan amb n'aquesta sason.

- Mon bon mossur, sètz convidat a dintrar dins la botica. I trobaretz probablament tot çò qu'estimatz mai. Nòstre obrador es conegut dins la nòstra bona cuitat per la diversité de sos articles. Es una causida unica que je vous propose. Messire, vos'n pregui, s’il vos plai de prendre la peine d’entrer.

ça y est. J’ai accroché. Je devine ou je ressens ce qui se dit

Romi s’aperçoit de mon trouble et, se penchant vers moi, me dit à voix basse :

- Ne dis rien, ne parle pas et sois attentif.

Sûr, je ne vais pas demander mon chemin. De toute façon, Romi doit savoir où nous allons car il se dirige sans hésitation. Nous débouchons sur la rue Saint-Rome. Un panneau de bois, plaqué sur une maison, indique - rue Saint-Romain -. « Le passé est un pays étranger, les choses s’y font autrement » dit le poète. Si ce quartier est très animé, cela provient du fait des nombreux marchands ; les magasins sont serrés les uns contre les autres. Tous les rez-de-chaussée sont occupés par des artisans qui travaillent sous les yeux des passants : boulanger, potier, maréchal-ferrant. Mais ce qui domine surtout dans cette rue, ce sont les couturiers et les drapiers qui étalent leurs pièces de laine, de peau ou de lin et pour les boutiques plus cossues, les couleurs flamboyantes du brocart.

Nous tournons à gauche et remontons vers la rue des Changes. Malgré mes habits de daim, le chapeau, ma cape et les gants, je n’ai pas chaud, vraiment pas chaud. De la buée sort de ma bouche à chaque respiration. Le ciel est plombé. Un temps de neige. Mais, au fait, à quelle époque de l’année sommes-nous et à quelle date ? Pour le moment, Romi m’a enjoint de ne pas parler. J’attendrai la première occasion pour lui demander de me faire le point.

Curieux, un peu comme un explorateur, j’observe autour de moi. Le quartier n’a pas tellement changé en comparaison à celui que je connais. Cependant, nombre de maisons ont des traces de noir de fumée sur leurs façades ou à l’embrasure des fenêtres. Je fais un écart, une bonne femme vient de jeter le contenu de son seau d’eau par la fenêtre du premier étage, en regardant à peine s’il y avait quelqu’un au-dessous. Il y a vraiment foule dans la rue. Je regarde ces gens en essayant de deviner ce qu’ils font, quel est leur métier, s’ils sont mariés, fiancés, s’ils sont riches ou pauvres. Bon, celui-là, je n’aurai pas de mal. A le voir avec son harnais dans le dos supportant un cadre rempli de petites vitres en forme de losange, des barrettes de plombs dans sa besace, et celui-là, tout noir de suie et ses têtes de loups accrochées à la hanche. Et puis, il y a cet écrivain public qui tient commerce dehors, son petit bureau et sa plume d’oie aux quatre vents, vieux monsieur voûté sous le poids des mots écrits tout au long de ses années. Il trempe sa plume dans l’encrier et écoute, d’une oreille qui en a entendu d’autres, son client semblant lui expliquer avec force gestes ce qu’il devra rédiger le mieux possible, avec les bonnes phrases. Mot à son avocat, à un juge, une administration ou, qui sait, à sa promise.

L’autre moitié de la rue Saint-Rome devient la rue des Changes qui porte bien son nom car on voit, aux enseignes qui battent au vent, que le commerce principal de cette rue est financier. Un panneau nous indique que l’on n’est pas loin de la place de la Bourse. Prêteurs, banquiers, changeurs se côtoient, fermement protégés par des gens d’armes qui patrouillent le quartier et dont un détachement se dirige dans notre direction. Fendant la foule, arrive un bouquet de piques et de hallebardes tenues par des hommes cuirassés. Celui qui semble en être le capitaine est tout habillé de cuir noir, chausses et pourpoint, panache au vent, cape rouge sur les épaules. Il porte deux dagues à sa ceinture, en tient une, le poing serré, comme s’il avait l’intention de la dégainer. Une énorme balafre qui l’a rendu borgne, barre du côté gauche son visage déformé sous le coup. Nous les croisons. L’homme, en passant, me regarde de son œil bleu unique avec l’acuité d’un aigle. J’ai l’impression d’être traversé. Je détourne les yeux et m’intéresse à Romi qui vient de s’arrêter devant la devanture d’une boutique.

- Viens, on entre.

 

 

L'auberge, la belle Paule et le guet-apens. 

- Holà, ma belle ! Combien te dois-je ?

- Dix deniers cinq sols, mon beau seigneur.

Romi, certainement peu familiarisé encore avec l’argent, tire de la bourse que lui avait donnée le vieux changeur un écu en or. La servante en a la bouche qui s’ouvre d’étonnement. Elle n’a pas l’habitude de voir des clients la régler avec si peu de monnaie. Elle a un moment d’hésitation, prend la pièce et s’excuse :

- Je n’ai point le change sur moi, je vais en mander au patron.

La servante ayant tourné les talons, je regarde Romi et, avec un sourire mi-admiratif, mi-moqueur, lui dit :

- Je ne te connaissais pas un tel langage. Le « Holà ma belle » m’a vraiment surpris. Tu es vraiment dans la peau de ton personnage. Pour un peu, je te prendrais pour un autre.

Sans sourire, l’air sérieux, il me rétorque :

- Je te conseille d’en faire autant si tu veux passer inaperçu. Tu ne t’en rends pas compte, mais leur compréhension de notre expression est limitée. Alors, il faut essayer de coller le plus possible à ce temps.

Tout en parlant, Romi observe la discussion entre la servante et le patron de l’auberge. Elle s’adresse à lui tout en nous désignant de la tête. Le tenancier, qui a une figure que je n’aimerais pas rencontrer le soir au coin d’une rue, semble intéressé. Il se penche vers une table toute proche et commence un conciliabule avec trois individus à l’air encore « pluss pire » que la sienne, comme on dit à Toulouse. Ceux qui semblent être des tire-goussets sont avachis sur leur table, abrutis certainement par l’alcool qu’ils ont dû ingurgiter. Le nombre de cruches amassées devant eux en témoigne. Romi qui a tout suivi, se pince les lèvres et murmure :

- Aïe ! Je crois que j’ai fait une gaffe. Partons prestement d’ici sans attendre la monnaie.

On se lève. Nous nous dirigeons calmement vers la sortie tout en observant la table des trois compères. L’un fait mine de se redresser. On accélère le pas. Les clients qui vont et viennent, les serveuses qui passent, ralentissent notre marche. Vite ! Je sens déjà les regards des coupe-jarret, aiguisés comme des dagues, pointer dans notre dos ; sensation étrange de picotement au niveau de la nuque et entre les omoplates. S’ils savaient que Romi cache sous sa cape un véritable trésor, je crois que nous ne sortirions pas d’ici vivants. La porte est là, entrouverte. Nous la franchissons.

Ouf ! Dehors !

Que c’est bon de retrouver la foule, moi qu’elle inquiétait, il y a un instant. S’y fondre dedans, voilà qui est le mieux. Nous nous y enfonçons rassurés par son indifférence. Le contraste avec la chaleur de l’auberge est saisissant. L’air semble encore plus froid. Un petit vent glacial souffle durement sur mon nez et mes oreilles en me faisant regretter de ne pas les avoir enveloppées dans quelques cache-nez. Une marchande de marrons chauds se frotte les mains au-dessus de son feu en attendant le chaland.

Ayant fait quelques mètres, un phénomène étrange nous surprend. C’est bizarre, les gens ont ralenti le pas. Un peu plus loin certains se sont même arrêtés. La foule semble figée. Un trou s’est formé dans le nombre, un vide qui s’avance vers nous. Intrigués, oubliant les trois gredins qui en voulaient à notre or, nous nous rapprochons de cette avancée. Et alors, tout à coup, en un instant de réalité rêveuse, oubliant tout adjectif d'étonnement que je pourrais exprimer, je vois s’avancer vers moi, richement vêtue, la plus belle de toutes les femmes qu’il m’ait été donné de voir. Lorsque je dis la plus belle, c’est en fait qu’il n’y a pas de mots pour décrire sa beauté. La beauté, est ; elle ne peut s’exprimer.

Accompagnée de deux chaperons, laiderons à côté de tant de merveilles, arrive une jeune femme de vingt ans tout au plus, tenant des deux mains sa robe afin qu’elle ne traîne pas tout à fait par terre. Son regard noisette dans des yeux en amande fixe une ligne d’horizon imaginaire pour, non pas par orgueil ignorer le bas peuple, mais faire en sorte de ne pas ajouter au désordre public si elle venait à poser les yeux sur quelqu’un en particulier. Malgré sa robe ample, tout au moins après sa taille, on devine les formes de Vénus. De belles femmes j’en ai vu, mais comme elle, il faudrait que j’accède au niveau angélique pour espérer en voir d’aussi admirable que cette apparition qui semble flotter dans l'air. Je ne suis pas le seul à m'extasier devant tant de grâce, les gens ont tous, femmes et hommes, un regard béat devant ce chef d’œuvre de la nature. Ici, un gentilhomme sort de sa manche un mouchoir brodé afin de cacher sa bouche qu’il ne peut, semble-t-il, plus fermer. Là, un cavalier tire prestement sur ses rênes pour arrêter son cheval et profiter du spectacle vu de sa hauteur. Plus loin, une femme mure ralenti son pas, hausse la tête, et affiche un sourire empreint de jalousie. Il n’y a pas une personne qui ne marque son étonnement. Des voix murmurent, comme pour dire à ceux qui ne savent pas : « C’est Paule de Viguier. »

Romi me prend par le bras et me dit :

- C’est la belle Paule.

Peu importe qui elle est, je n’ai jamais rien vu de pareil. J'essaye de ne pas trop me poser de questions, de ne pas avoir d'activité cérébrale qui me brouillerait les yeux et me ferait perdre l’œuvre qu'il m'est donné de voir.

Elle marche, elle glisse, peut-être légèrement hautaine, mais il faut qu’elle le soit. Des personnes se découvrent sur son passage comme ils le feraient pour une madone un jour de procession. Elle passe, elle est passée, elle s'éloigne. C'est fini.

C'était peut-être un songe, une appréciation incorrecte de mon jugement esthétique. La foule sort aussi de sa torpeur, se remet en mouvement. Les voix qui s'étaient tues murmurent et commentent l'apparition. Je hasarde un :

- Romi, as-tu vu ce que j'ai vu ?

- « un beau nez qui ne s’essouffle ni ne se ride, une gorge pleine et blanche, polie et nette… »

- C'est un poème ?

- Non, c'est la description qu'en a faite un de ses contemporains.

- Mais qui est-ce ?

- C’est la belle Paule. A ce qu'on dit, la plus belle femme du royaume de France. Celle qui a résisté à la couche de François Ier. Lorsqu’il est venu en visite officielle à Toulouse, il y a quelques mois déjà, les Capitouls avaient voulu lui prodiguer un bon accueil pour lui faire oublier le peu de taxes rapportées au pouvoir royal à cause des mauvaises récoltes. A son arrivée, on lui parle de celle qui doit lui donner un bouquet de fleurs et lui dire un compliment. Ne saisissant peut-être pas tout à fait le nom de famille de la jeune femme, François Ier, se souvenant des ouïes dire sur la jouvencelle s’exclama haut et fort : « Ah ! La belle Paule ? » L’expression fit florès et depuis on ne parle plus que de la belle Paule.

- Mais elle est incroyable de beauté !

- Et ce n'est rien de le dire. De plus elle n'a que quinze ans.

- Quinze ans ! ?

- Et oui, la beauté n'a pas d'âge. Paule de Viguier, partout où elle passe, suscite l'admiration, fait vibrer les cœurs et les passions. Elle n'habite d’ailleurs pas loin d'ici, à côté de la place du Salin où se tient un marché mensuel de salaisons, de canards et d’oies. Crois-le si tu veux, mais en fin de matinée, avant que les commerçants ne ferment leurs étals, la foule se rassemble sous sa fenêtre en scandant son nom et n'a de cesse que lorsque la belle Paule apparaît à son balcon, fasse un geste ou un sourire. Satisfaits, les gens alors se dispersent et rentrent chez eux, heureux d’avoir pu contempler la merveille des merveilles.

- Cette place du Salin m’a l’air un endroit charmant.

- Pas si charmant que ça, là aussi on y brûle les hérétiques.

- Comment ? En pleine Renaissance il y a encore de telles atrocités ?

- Malheureusement, Toulouse n’est pas encore une ville de lumière et l’intolérance religieuse y est à nul autre pareil. Pense que le 31 mars de l’année passée, 32 prévenus ont été accusés d’hérésie : professeurs, ecclésiastiques, avocats, étudiants. Heureusement pour eux, la plupart sont arrivés à s’enfuir.

Tout en parlant nous arrivons au croisement de la rue du pont de Tounis et celle des Couteliers. Levant les yeux, devant moi, à six pas, je vois un quidam arrêté en face de nous, la bouche grande ouverte, aucun son n’en sortant, bras levé, index tendu dans notre direction. En un instant je vois bien que son regard ne nous désigne pas mais qu’il porte derrière nous. Je n’ai pas le temps de résoudre cette incongruité que Romi me pousse violemment sur le côté. Dans ma chute j’ai le temps d’apercevoir un éclair blanc, suivi d’une masse marron. Le quidam n’a même pas le temps de baisser le bras qu’une lame lui transperce le cœur. Un des coupe-jarrets de l’auberge vient de lui enfoncer son épée dans le corps. Mon sang ne fait qu’un tour en comprenant que ce coup nous était destiné et que le bougre, emporté par son élan est allé tuer ce malheureux passant. Toujours sur sa lancée, le bandit n’a pas le temps de se retenir, lâche son épée bien plantée dans le corps de l’inconnu, trébuche et va se fracasser la tête contre une charrette qui passait par-là. Le bruit des os brisés me fait bondir sur mes deux jambes.

- Attention à toi Daniel !

J’ai juste le temps de me retourner pour voir le deuxième maraud se précipiter sur nous la lame en avant. Romi a déjà sorti son épée et d’une large parade dévie le coup. Le troisième larron s’est déjà lancé sur moi. Mon épée est toujours dans son fourreau. Mais comment diable vais-je pouvoir m’en servir ? Du corps j’évite l’estocade et mon bandit va s’affaler dans le caniveau. Le petit vin de l’auberge ne semble pas lui réussir car il commence à vomir tout son saoul, hoquetant et crachant, ne pensant plus qu’à se répandre sur les pavés. Enhardi par ces surprenantes victoires, je sors mon épée et me précipite à la rescousse de Romi qui me lance :

- Ne le tue pas ! Blesse le si tu le dois !

- Mais comment veux-tu que je tue quelqu’un, je suis même bien incapable de le blesser avec cet engin ! !

Romi s’élance et croise avec notre attaquant. Il n’a aucun mal à parer les coups vu l’état du bandit. Trois épées s’entrechoquent dans un bruit qui annonce la mort. Le gredin prend alors un air effaré. Il se retrouve seul, fin saoul, face à deux gentilshommes déterminés qui viennent de mettre hors de combat ses deux complices. S’il connaissait notre dextérité au maniement des armes, sûr qu’il en rirait. Mais pour l’heure, prenant peur, il en lâche son épée, tourne les talons et s’enfuit à grandes enjambées mal assurées. D’autant que derrière nous on entend une voix de stentor crier :

- Faites place à la garde ! Faites place !

Nous nous retournons et voyons arriver la troupe d’arme commandée par le capitaine que nous avions croisée tout à l’heure. Rengainant son épée et se rajustant calmement, Romi me lance :

- Eh bien ! On peut dire que Bacchus veillait sur nous aujourd’hui !

Déjà deux hommes d’arme emportent un de nos assaillants qui n’en finit pas de rendre tripe. Le corps de celui qui s’est brisé les cervicales est ramassé sans ménagement, on retire l’épée de la dépouille sans vie du malheureux passant. La foule des curieux s’est rassemblée autour de la scène et commente l’événement à qui mieux mieux.

Le capitaine des gardes vient se planter devant nous, les mains sur les hanches. Sa balafre et son œil borgne le rendent plus terrible encore.

- Alors ! Que se passe-t-il ici ?

Romi s’avance l’air très sûr de lui.

- Permettez-moi de me présenter : Romi de Boissères. Voici mes lettres.

Il sort de sa tunique un parchemin qu’il tend au capitaine. Celui-ci le parcours rapidement et le lui rend.

Je n’arrive pas à y croire ! Romi faussaire ! Un faussaire du XVIe siècle. Cela ne fait pas une heure que l’on a débarqué et nous avons accumulé violation de propriété privée, or non déclaré, violence sur la voie publique, rixe, et maintenant, faux papiers et usurpation d'identité. A ce rythme là nous risquons de ne pas aller bien loin.

- Trois soudards nous ont attaqués, sans doute pour notre bourse. Nous n’avons fait que nous défendre.

- Oui, je connais ces lascars. Il y a un moment que je les tiens à l’œil ; avec celui qu’il me reste, dit-il d’un sourire cruel, le troisième n’ira pas bien loin.

Se retournant, il hèle ses hommes :

- Allez ! Qu’attendez-vous pour le quérir ? !

Un petit groupe en arme s’élance sur les traces de celui à qui nous avions fait si peur. Faisant alors face à nous, le capitaine prend un air interrogateur :

- Si je connais bien ces trois méchants, par contre, je ne crois pas vous avoir déjà vu.

- Nous ne sommes que de passage dans votre bonne ville. Nous nous rendons voir un vieil ami, juste à mi-rue, en la demeure de Jean de Bagis.

- Hé bien, mes seigneurs ! évitez de mauvaises rencontres. Les spadassins de la région ne sont pas toujours bourrés comme des barriques.

- Je vous remercie de votre attention, lui répond Romi, nous nous garderons des mauvais coups. Adieu capitaine.

Romi m’empoigne le bras et me tire vers l’avant. Je vois bien qu’il n’a pas envie de continuer cette conversation plus loin. Nous faisons quelques pas et je sens bien le regard d’aigle du capitaine des gardes nous accompagnant dans la rue. A mi-voix je lui dis :

- Romi, je ne savais pas qu’un mystique pouvait être un redoutable bretteur doublé d’un faussaire.

Il me répond en souriant :

- Hélas, l’existence nous affecte souvent des épreuves inattendues.

 

 

 

L'arrivée de François Rabelais chez son ami Nostradamus.

François Rabelais.

 

- Bien le bonsoir, Messieurs, et à votre santé. Que vois-je ? On boit ici sans moi ? J’arrive à temps pour réparer un tel sacrilège !

Nostradamus n’a fait qu’un bon hors de son siège.

- Mon bon François, enfin te voilà !

- Bien sûr que me voilà ! Ce n’est pas ta bête porte que j’ai trouvée bien close qui allait m’empêcher de venir festoyer à ta table !

- Mais pourquoi ne pas avoir sonné ?

- Cette garce de cloche s’est dérobée à mes regards. J’ai fait le mur. Il faut dire que je suis moi-même un peu sonné par la vinasse que je viens de boire en quantité à la taverne du Loup Bleu ! Et les deux ribaudes, pardon Damoiselle Claude, qui m’accompagnaient m’ont fait dépenser force argent en offrande liquide à la sympathique assemblée !

- Messieurs, permettez-moi de vous présenter Monsieur François Rabelais, un ami qui m’est cher.

Ainsi donc, voici ce fameux Rabelais dont j’entends parler depuis un moment. Je suis un peu déçu. Je m’attendais à voir une sorte de géant, tel Gargantua, tout en chair, au visage rond. Devant nous, il n’y a qu’un homme normal, de stature moyenne mais à la voix assez forte. Son visage est anguleux, il porte des cheveux courts, en petites mèches, une barbe coupée court avec une moustache un peu plus fournie. Son nez est parfait, ses yeux marrons, grands et vifs. Il est habillé comme pour aller à cheval, tout de cuir vêtu.

Il s’avance vers nous. Ses pas sont assez assurés, bien qu’il semble effectivement avoir vendangé dans les vignes du Seigneur. Il nous salue fort civilement et va étreindre Nostradamus presque à l’étouffer.

- Mon bon ami, cela fait plaisir de te retrouver.

- Moi aussi, j’en suis bien aise. Va, installe-toi en face de moi. Ton voyage s’est-il bien passé ?

- A merveille ! Mon imprimeur a enfin accepté de tirer une édition complémentaire de mon ouvrage sans presque en changer une virgule malgré les misères que veulent me faire les gens de la Sorbonne!

Lancefoc se tourne vers Rabelais d’un air interrogateur.

- De quel ouvrage s’agit-il donc ?

Rabelais se précipite sur Lancefoc, le prend par l’épaule et le bras et lui dit de la voix la plus grave et la plus sérieuse :

- D’un ouvrage qui va renvoyer, dans les temps qui suivent, la littérature imbécile qui prolifère en ce moment au fumier dont elle n’aurait jamais dû sortir.

Avec une mine pincée Lancefoc a un geste de recul aussi bien pour fuir la proximité du visage de Rabelais que pour échapper à l’odeur de vin qui doit s’exhaler de sa bouche.

- Mais encore, quel en est le sujet ?

- Le sujet en est, mon Bon Seigneur, qu’il faut que les mentalités changent ! Nous ne sommes plus au siècle de l’obscurantisme, c’est la renaissance de l’Homme et des idées, c’est enfin un chemin vers la liberté des consciences, c’est le siècle de la lumière qui se fait jour ! Où est ce vin dont on me parle ?

Lancefoc a un petit rire et demande doucement de peur d’énerver encore plus son interlocuteur :

- Cela ne dit toujours pas le sujet.

Rabelais lâche le bras de Lancefoc et se redresse.

- Cela est vrai, Doux Baron. Le sujet en est donc de la vie d’un bon géant, de son enfance, de son éducation et de ses combats à l’âge adulte. Mais là n’est point l’essence. La philosophie de mon livre tient en la démonstration que l’humanisme doit être la règle de conduite de l’Homme, que les guerres sont des absurdités inventées par les princes et que la joy de vivre doit être la religion de tous.

Lancefoc s’est redressé et rajuste sa manche d’un geste précieux.

- Et quel en est donc le titre ?

- Pantagruel, mon Bon Prince !

- J’ai lu cet ouvrage, mais l’auteur en était un certain Alcofribas Nasier.

- C’est l’anagramme de mon nom, mon Doux Gentil !

- Ah ! Hé bien, pour ma part, si je puis me permettre, je l’ai trouvé, certes plein d’enseignements, mais assez vulgaire, les personnages y parlent la langue du peuple, celle de tous les jours.

Rabelais revient en trombe sur Lancefoc qui en a un vif geste de recul.

- C’est la langue de la vie, mon Grand Seigneur, pas celle de ces ampoulés enfermés dans leur langage de vieille catin de la plume !

- Reniez-vous donc les langues nobles, le grec ou le latin ?

- Pas du tout, mon Grand Turc ! Ce sont les mères de la langue Françoise et au contraire j’en ai grande vénération ! Non, ce que je veux vous faire ouïr, c’est que nos doctes scribouilleurs ont leur langue sèche et leur plume guidée par l’Eglise !

- Mais n’êtes-vous pas, vous-même, bénédictin ?

- J’ai laissé choir ma robe pour un temps, elle me donnait de l’urticaire !

- Mais n’êtes-vous pas, cependant, prêtre séculier ?

- Oh ! Assez, Immense Eminence ! En fait d’ordre, je viens d’en créer un. J’ai fondé la Confrérie des Chevaliers d’Epicure qui a pour devise une bonne sentence de ce grand philosophe : « Dépêchons-nous de succomber à la tentation avant qu’elle s’éloigne. » On y cultive l’art de rire de tout et du bon boire !

- Ah ! Etes-vous nombreux ?

- Hélas, mon Grand Sire, c’est grande pitié de vous dire que je suis pour l’heure seul aux réunions. Mais je compte rallier tout ce qui est de France comme paillards, buveurs, baiseurs, chanteurs, brailleurs et n’y point admettre les tristes-fesses, pisse-froid, mal-baiseurs et grenouilles de bénitier ! Pardon, Damoiselle Claude.

Claude n’est pas du tout offusquée par les propos de Rabelais. Au contraire, elle s’étouffe de rire du tandem Lancefoc-Rabelais. Bachelier n’en peut plus, Nostradamus a du mal à retenir sa réprobation, quant à moi et certainement Romi, nous apprécions au plus haut point d’avoir la chance d’être en présence d’un tel personnage. Rabelais nous voyant rire se tourne vers nous et nous lance :

- Et ces Seigneurs que je ne connais point, ils ont des mines à venir d’une autre planète ! Qui êtes-vous Mes Beaux et d’où venez-vous ?

Romi ne peut se retenir de se lancer dans le jeu verbal de Rabelais.

- Nous venons des temps futurs pour rendre visite à votre siècle.

La réponse de Romi fait partir d’un grand rire Lancefoc qui s’en tient le ventre. Nostradamus en rit jaune, Claude s’en amuse et Bachelier manque d’avaler de travers le vin d’Epernay. Quant à moi, je me demande si Romi n’y va pas un peu trop fort. Rabelais, seul, ne rit pas. Il a pris un air sombre, abandonne la coupe de vin qu’il s’était servi, vient se planter en face de Romi, pose les deux mains sur la table et dit d’une voix sourde :

- Ne me dites pas, car alors je vous prendrais pour grands menteurs, que le futur est un endroit idéal où les guerres ont disparu, où les personnes sont libres de penser et d’écrire, où la religion est affaire de chacun, sans obligation, où les Princes sont justes et où les femmes sont toutes belles et offertes.

- Non, en effet, je ne peux le dire car c’est contraire qui s’y passe. Mais dans votre Pantagruel, n’y a-t-il pas un message d’espoir pour l’Humanité ? Ne croyez-vous pas en l’amélioration des Hommes ?

- C’est lorsque je suis à jeun que je crois en cela et suis optimiste. Le vin a le malheur de me rendre pessimiste. Quel est le meilleur état ? Celui de la raison ou celui de l’intuition ?

- C’est celui de l’espérance.

- Ah ! L’espérance, que ne la donne-t-on pas en pâture aux Hommes ! Quelle espérance voyez-vous dans les guerres de religions qui pointent leur nez et qui vont nous tomber sur le cul comme la vérole sur le pauvre monde ? Ici même, dans cette bonne ville de Toulouse, place du Salin, l’an passé on y a brûlé vif comme harengs saurets Jean de Caturce, étudiant et soi-disant hérétique. Et votre Jean de Boyssoné, ce brillant juriste, cet admirable chrétien qui a dû, aussi l’an passé, faire publiquement amende honorable, tête rasée, en robe grise et abandonner ses biens au clergé, pour de soi-disant propos contre la foi. Et Jean de Pins passé en jugement, tout ça pour avoir reçu une lettre d’Erasme. Les noms de ces malheureux, et de beaucoup d’autres, résonneront encore longtemps comme les symboles de l’intolérance de Toulouse qui n’est pas tout le temps rose. N’oublions pas que c’est ici même que la Sainte Inquisition a été créée et s’est développée pour répandre dans tous les pays chrétiens son manteau gris d’obscurantisme. Vous me parlez d’espérance ? Mais en voyez-vous dans l’Eglise qui n’en finit pas de s’enrichir ? Quelle espérance comprenez-vous dans les guerres de ce gens-foutre de François Ier ? Et quelle espérance entendez-vous dans la maladie qui décime les hommes, touchant tous, petits ou princes, méchants ou gentils ?

- Vous voulez parler de la peste ?

- La peste ou de tout autre. Je ne vois là aucune espérance, aucune lumière qui devrait conduire l’Humanité, aucun phare vers lequel se diriger.

- Peut-être voyez-vous les choses tristement à cause d’un vin mauvais ?

- Si je suis noir ce soir, c’est parce que les grands et les religieux de ce monde nous montrent leur blancheur éblouissante, virginale, éclatante, d’une sagesse ostentatoire. Blancheur de leurs sentiments d’équité, de guerres justes au nom de Dieu et du droit, de tueries rachetées par des pardons, blancheur de leur justice et de leurs lois. Resservez-moi encore de ce bon vin car j’ai grand soif.

- Mais Dieu n’est-il pas amour et espérance ?

- Ah ! Dieu ! Il me semble que sa plus grande injustice est d’avoir chassé Adam et Eve pour une histoire de pomme !

- Je ne crois pas que vous pensiez cela.

- Le croyez-vous vraiment ? Dieu est trop abstrait ; je m’occupe du concret. Voyez le téton de Nanette, il est dodu et ferme en même temps ! Voilà une question abstraite et concrète qui m’intéresse ! C’est assez ! Mangeons maintenant !  Nostredame que nous avez-vous préparé ce soir ?

Le Maître semble réellement soulagé du virage de la conversation. Nanette, qui est rouge comme une pivoine, commence à servir les premiers plats. Lancefoc qui ne riait plus sur la fin de la conversation lance :

- Ne dit-on pas le bénédicité ?

Rabelais, qui semble ne jamais perdre une occasion, lui répond :

- Vous avez raison, étant prêtre, il m’incombe cet honneur.

Tout le monde se lève. Nostradamus tremble de la décision de son ami. Rabelais joint ses mains, baisse la tête et énonce :

- Bénis-nous, Seigneur, ainsi que la nourriture que nous allons prendre grâce à ta bonté. Fais que le pauvre trouve pitance et que les grands de ce monde s’estouffent en se goinfrant ou tout au mieux s’empiffrent moins. Par Jésus-Christ, notre Seigneur.

Amen !

Tout le monde se rassoit et Nostradamus s’adressant à son ami, lui dit :

- François, ton bénédicité était un peu particulier mais je m’en suis réjoui. Maintenant, il va me faire grande honte pour le repas que je vais vous servir.

- Il ne s’agit pas de toi, Michel, car je sais ta bourse moins épaisse que ton herbier et ce repas le don de ton cœur pour ceux qui te sont chers. Je voulais parler de ceux qui regardent du haut de leur trône les sans-gîte qui n’ont de quoi manger, ceux qui se moquent des mamelles plates et sans lait de la mère qui doit nourrir son enfant, ceux qui ont le ventre gras et mou à force d’égoïsme, les sacs à pisse qui pèlent le dos du pauvre espérant y trouver quelque gras. C’est de ceux-là dont il est question !

- Tu me rassures. Et bien, Messieurs, j’espère que les paroles de Monsieur Rabelais ne vous auront pas coupé l’appétit. Tout est sur la table, servez-vous. Pendant ce temps, je voudrais vous décrire certaines curiosités que vous y trouverez. Comme aujourd’hui est un jour maigre, il n’y aura pas de viande. Nous aurons par contre du poisson et quelques surprises.

 

 

Joute oratoire entre Rabelais et Pierre Lancefoc.

Rabelais, quant à lui, se sert force rasade de vin et bois plus que de raison.

Nostradamus qui, au contraire de Lancefoc, apprécie les avis de son ami, lui lance :

- Cher François, sais-tu que l’on ne parle dans Toulouse que de l’affaire de cœur de la belle Paule ?

- Non, et qu’en est-il ? Je serais bien curieux de connaître celui qui va profiter de cette pucelle si généreusement pourvue par Dame Nature !

- Et bien non, il n’en profitera pas. Figure-toi que Paule de Viguier est amoureuse en secret, mais toute la ville est au courant, d’un jeune capitaine qui aurait pour nom Philippe de Fontenille. Or, voici que les parents de la belle Paule en ont décidé tout autrement et se sont mis en tête de la marier avec le sire de Raynaguet, membre du parlement. Que penses-tu de ces épousailles contre les sentiments de la jeune fille ?

- Ma foi, elle aura le mari et l’amant dans le même panier de mariage, que veux-tu de plus au bonheur de cette splendeur ?

- Que me bailles-tu là ? On ne peut jamais discuter sérieusement avec toi !

- Hélas ! Je suis très sérieux au contraire. C’est la solution qu’elle sera obligée d’adopter si elle veut réaliser sa vie amoureuse. Car, il se passera un long temps avant que les jeunes gens puissent se choisir l’un l’autre et que cessent les mariages qui sont plutôt des unions d’argent ou de terres. Et ce n’est pas demain la veille ! Mais faudrait-il avant tout que la femme devienne l’égale de l’homme. Or que voit-on autour de nous. Les femmes poussent-elles la charrue ? Partent-elles en guerre ? Traitent-elles des affaires ? Etudient-elles les sciences ou en font-elles œuvre ? Que neni ! Elles ne pourront jamais se prétendre nos égales et c’est bien là le drame.

- Je ne suis pas d’accord !

Claude vient de se lever. Elle est furieuse. Rabelais en est tout décontenancé, lui qui croyait qu’un autre homme allait lui répondre, voilà que c’est une femme. Nostradamus, qui a l’habitude des éclats de sa nièce, ne semble pas surpris et au contraire l’écoute attentivement.

- Monsieur Rabelais, s’il est vrai qu’il faut avant tout un changement de société pour que l’on ne considère plus la femme comme un bon placement ou une monnaie d’échange, en revanche, il n’est point besoin pour elle d’égaler les exploits du sexe opposé qui, lui, serait bien incapable de mettre au monde, de donner le sein, de se lever la nuit lorsque l’enfant pleure, de le soigner. A chacun ses capacités physiques. Quant aux possibilités intellectuelles, c’est le joug que maintient l’homme sur la femme qui l’empêche de se développer. Privez un homme d’études, de lectures, et donc de possibilités de réflexion, empêchez-le d’accéder à la connaissance, limitez ses capacités d’agir, répétez-lui que c’est la volonté de Dieu, doutez qu’il puisse avoir une âme, et vous verrez s’il vaudra mieux qu’une femme.

J’ajouterai que, pour ma part, je considère la femme et l’homme complémentaires, ils ne sont pas égaux séparément et ne le seront jamais. C’est leur complémentarité qui les rend égaux et c’est une faiblesse de l’homme, pour ne pas dire une bêtise, qu’il a de vouloir étouffer une partie de lui-même, c’est-à-dire la femme, ce qui l’empêche de se réaliser pleinement.

- Cela est vrai, je vous l’accorde. Mais en sera-t-il un jour de cette complémentarité ? Monsieur de Boissères, vous qui venez du futur, qu’en est-il sur votre planète ?

- Ce n’est pas encore tout à fait gagné, mais c’est en bonne voie.

- Ah, Monsieur ! Que vous me redonnez foi en l’avenir ; ou alors c’est ce bon vin de Rivière qui fait tout son effet ! 

Lancefoc, je le vois bien, écoute d’une oreille distraite tout ce discours mais ne peut s’empêcher d’intervenir.

- Que voilà choses bien compliquées à vous entendre ! Heureusement, je n’ai pas ces soucis. Pour moi, il me suffit de savoir compter, de dresser un bilan, de poser quelques opérations pour savoir le bénéfice qui m’est dû, et c’est tout. Je suis bien aise de ne pas avoir à me poser tant de questions. Mais ce n’est pas pour dire que je ne m’intéresse pas à l’industrie de l’Homme. Seulement, pour mon penchant j’admirerais plutôt les sciences exactes qui ne vont pas chercher midi à quatorze heures. Telles sont les mathématiques, l’astrologie, la médecine et j’en passe.

Le pauvre Lancefoc aurait mieux fait de se taire. Voilà Rabelais qui se précipite sur lui et l’empoigne pas le col. Le malheureux se tasse sur son siège et sort un mouchoir de sa manche pour, avec un air de dégoût, se le mettre entre son nez et la bouche de Rabelais.

- Que me baillez-vous là, Grand Etre !

- Je vous parle que vos tribulations philosophiques ne valent pas deux et deux qui font quatre.

- Mais qui vous dit que deux et deux font quatre ? !

- La simple science des nombres, Dame !

- Vous me dites cela à moi, un médecin, qui ait appris plus grands nombres que vous ! Mais, Grand Monsieur, que connaît l’Homme de la science des nombres ? !

- Je n’en sais rien, vous allez me le dire, sans doute !

- Et bien si peu, qu’il peut tout juste se diriger sur les mers, si petitement qu’il ne sait pas où le boulet de la bombarde va retomber, si c’est dans les champs ou sur l’ennemi, si sottement qu’il croit encore que la terre est le centre de l’univers, si benoîtement qu’il en est encore à compter sur des bouliers, si craintivement qu’il ne sait pas mesurer la distance entre le ciel et la terre. Voilà toute la science des nombres que connaissent nos savants !

Lancefoc, tente de se dégager de l’emprise de Rabelais, sans trop de conviction car la joute oratoire lui semble plus importante.

- Mais, que diantre, vous n’allez pas me dire que les mathématiques n’ont pas évoluées depuis l’époque romaine !

- Bien sûr que si, et c’est justement à cause de cette évolution que vous n’avez pas à me parler de sciences exactes et vous en gargariser ! Tenez, prenez la médecine, et je crois m’y connaître. Nous supportons, nous médecins, les dogmes d’un grand homme, certes, mais qui le fut en son temps, temps révolu. J’ai nommé Galien qui a été le médecin de l’empereur romain Marc Aurèle. Parce que ce monsieur croyait en un Dieu unique qu’il mentionnait dans tous ses livres, l’Eglise le tient pour la lumière de l’occident. En conséquence, s’opposer à ses écrits, aux pratiques qu’il a léguées, aux enseignements qu’il a dispensés, c’est s’opposer à l’Eglise. Nous voilà donc depuis plus de mille trois cents ans coincés dans le carcan de la science de ce Galien. On ne peut émettre aucune idée nouvelle, faire aucune proposition si ce n’est dans le sens de l’art de Galien. Moi-même, je suis presque obligé de pratiquer mes dissections en cachette de peur que les robes pourpres ou violettes ne me tombent sur le manteau. Voilà ce qu’est la médecine moderne : une science dogmatique aux mains de quelques princes qui ont la prétention de me dicter ce que je dois penser et ce que je dois faire..

Lancefoc étouffe sous la pression que Rabelais exerce sur son col. D’un mouvement brusque il s’en détache et, plus énervé par les propos de son interlocuteur que par ses gestes, vitupère :

- Mais enfin, Monsieur, vous n’allez tout de même pas démonter toutes ces sciences de précision ! Je m’y oppose avec la dernière énergie ! Et l’astrologie ? ! Que dites-vous de l’astrologie dont on a démontré depuis longtemps l’exactitude ? !

Rabelais explose littéralement de rire. Il se redresse, se penche en arrière en se tenant les côtes et n’en finit pas de s’esclaffer. Des larmes coulent sur son visage, ses yeux sont plissés et fermés. La scène dure un moment pendant lequel Lancefoc se rajuste et hausse dédaigneusement les épaules. Rabelais fini achève son rire fleuve en soubresauts du gosier et quelques hoquets.

 - Ah ! Monsieur, que vous m’avez bien distrait !

Lancefoc d’un air distant lui répond :

- Je ne vois là rien de distrayant. Mais peut-être que derrière votre rire se cache votre ignorance à une réponse.

Rabelais redevient sérieux d’un coup.

- Grand Moloch, ne croyez pas que je ne puisse vous répondre. Ce qui me fait bien rire, c’est que l’on s’intéresse encore à cette science dépassée. Pardon mon cher Michel, tu sais toute l’admiration que j’ai pour le médecin que tu es et qui pourrait m’en remontrer, mais je suis attristé de te voir encore t’acharner sur de vieux grimoires qui traitent de ce sujet.

Nostradamus ne dit rien et sourit, amusé par le combat que se livrent ces deux personnages si différents.

Lancefoc qui pense que son interlocuteur essaye de noyer le poisson, prend un petit sourire, croise ses jambes, secoue son mouchoir en dentelle et dit d’une voix doucereuse :

- Cher ami, vous n’avez pas répondu à ma question qui est : que pensez-vous de l’astrologie ?

Rabelais se tourne vers Lancefoc et le plus calmement du monde lui répond :

- Rien.

- Comment cela, rien ?

- Rien.

- Mais encore ?

- Rien.

- Je ne suis pas satisfait.

- Mais que voulez-vous que je vous dise à la fin ! Il n’y a rien à penser d’une soi-disant science dont les bases sont fausses ! Enfin, comment voulez-vous que des astres, dont on a peine à voir la grandeur, puissent être de quelque influence sur nous ? Comment voulez-vous que la position d’un astre par rapport à un autre puisse inférer quoi que ce soit ? Comment voulez-vous, enfin, que les rayons émis par ces planètes, qui ne sont que des points dans le ciel, puissent nous atteindre. Les distances sont bien trop grandes !

- Cependant, vous admettrez avec moi, que l’on ressent la chaleur du soleil.

- La belle affaire ! Hé bien oui ! on en ressent la chaleur mais c’est tout. Il n’y a rien d’autre qui vienne de cet astre pas plus que des autres !

- Mais encore, s’il faut en croire nos cultivateurs, la lune a une influence sur les plantes.

- Croyance paysanne qui ne repose en rien sur la raison. Comment allez-vous me faire comprendre que le rayonnement d’une quelconque planète ait une influence sur la terre ? C’est comme cette divagation marine qui fait dire aux hommes de la grande étendue que les marées océanes sont le fait de la lune ! Si cela était, cela aurait été démontré scientifiquement depuis longtemps !

- Mais peut-être que notre science et nos instruments ne sont pas encore capable d’en mesurer les effets.

- En ce cas, Monsieur le Beau Parleur, restons-en là et attendons qu’on les découvre. Mais soit dit en passant j’en serais bien surpris et je veux bien être changé en cul de bénitier si on les invente un jour !

- De toute façon, vous ne m’enlèverez pas l’admiration que j’ai pour les mathématiciens !

- C’est grande pitié que de vous entendre dire cela ! Quelle admiration peut-on trouver là ? Il ne faut pas être grand clerc pour savoir les mathématiques, il suffit d’apprendre quelques formules par cœur et de les répéter comme un âne savant. Alors que la littérature, la philosophie sont là les vraies sciences du cerveau !

Bachelier, qui n’avait dit mot jusqu’à présent, lance :

- Et l’architecture !

- Mordiou ! Pour sûr ! Pardonnez-moi, cher Bachelier de vous avoir oublié, mais Lancefoc m’a endormi l’esprit avec ses fadaises ! Sans doute me manque-t-il quelque liquide pour étancher la soif de mon cerveau qui s’en est trouvé tout desséché après les discours que l’on vient de me narrer. Resservez-moi donc un peu de ce vin. Vous avez grande raison, cher ami, car il en est de l’architecture   comme de tous les arts qui font appel à la science. Ils forment un mélange harmonieux qui rend les premiers plus précis et la seconde plus douce. Savez-vous qu’à la cour du roi, à Amboise, il m’a été donné de rencontrer le disciple du grand Leonardo da Vinci, Francesco Melzi, qui est l’héritier de l’innombrable documentation et notes que lui a laissée ce Maître. Outre les peintures qui ornent le château, j’ai pu consulter librement le travail de da Vinci. Si je devais fournir un exemple de ce qu’est le mélange harmonieux entre la science et l’art, sans nul doute, je prendrai ce génie comme modèle. Voilà ce que les scientifiques de tout poil devraient considérer idéal ; en tout cas, ceux que les chiffres ont rendus secs des yeux, de la langue et du cœur. A propos de sec, et à force de parler, j’ai la langue aussi sèche que la trique d’un encachoté, pardon Damoiselle Claude. Redonnez-moi une large goulée de ce nectar des Dieux !

Rabelais commence à fatiguer. Il n’a cessé de parler alors que nous mangions et lui n’a pratiquement pas touché son assiette, occupé qu’il était avec Lancefoc. Par contre, il s’est fait servir force rasade du bon vin de Nostradamus et ses genoux commencent à flancher. Il se rassoit donc et commence à se restaurer alors que nous finissons.

 

 

Le marché. 

Chemin faisant, nous sommes passés par la rue des Paradoux où la forge d’un maréchal-ferrant nous souffle un air chaud revigorant, où la batte d’un tanneur rythme le travail du cuir et des peaux et dont l’odeur, s’échappant de la devanture du magasin ouvert sur la rue, nous fait accélérer le pas. Plus loin c’est le teinturier qui jette à même la rue le contenu d’un seau, liquide à la couleur incertaine éclaboussant le passant inattentif. L’homme des coloris, bien protégé par d’amples habits, a cependant les cheveux et le visage couvert d’un arc-en-ciel à la dominante bleutée. Peu après, c’est le libraire qui fait aussi office d’imprimeur et d’éditeur. Que de trésors cachés doit contenir cette boutique. La vitrine présente de pures merveilles de reliures et, pour les faire mieux apprécier, quelques ouvrages ouverts sur des enluminures où éclatent le rouge, le bleu et l’or. Jetant un œil à travers la devanture, j’ai le temps d’apercevoir un homme tournant la vis sans fin de la presse et un autre en train de composer une page à l’aide des caractères en plomb.

Puis, c’est la venelle des Filatiers et nous arrivons rue de la Peire où se tient un marché couvert. C’est une place assez étendue entourée de piliers, grosses poutres de bois, supportant un grand toit de tuiles. Tassés les uns contre les autres, les commerces débordent sur le pourtour de la place. La foule y est encore plus nombreuse qu’ailleurs, l’animation est à son comble malgré le froid et la neige. C’est l’heure des derniers achats et les marchands, voulant rentrer chez eux, tous leurs articles vendus, hèlent le chaland à grands coups d’annonces. C’est à celui qui est le moins cher, qui a les plus beaux légumes, le meilleur pain, les plus belles galettes. Les viandes sont du jour, puisqu’il n’y a pas de moyen de conservation, ou sont fumées, séchées ou salées. Tous, ou presque se servent de bouliers pour faire leurs opérations dont ils montrent le résultat au client afin que celui-ci vérifie. Bien que le froid soit vif, l’ambiance est chaude, bon enfant. Nous nous promenons entre les échoppes à la recherche d’un complément pour le repas de midi. Tous les produits semblent assez frais mais cependant tous marqués par l’empreinte des peuples des vergers et des champs maraîchers : la multitude de ces petits insectes qui vivent au côté des hommes. Heureux temps où l’on considère que ce qui est bon pour l’animal est bon pour l’homme et où l’on ne répand pas encore des produits vénéneux qui, s’ils repoussent les insectes, n’en imprègnent pas moins ce que l’on mange.

Nous passons devant des cages où, tuer soi-même et plumer. Plus loin, un client vient d’acheter une poule qui, effrayée lorsqu’il la saisit, bat des ailes de toutes ses forces en un dernier sursaut de liberté. Là, un homme, habillé le plus pauvrement du monde, tient au bout de quelques cordes des chiens maigres, l’air farouche, qui iront probablement garder fermes ou demeures. On croise l’oiseleur et ses cages où de petits oiseaux multicolores amusent, par leurs vols incessants, des enfants qu’une mère tire par la manche. Elle fait un léger écart à l’approche du perchoir des éperviers, oiseaux magnifiques dressés pour la chasse. C’est Claude et moi qui faisons un détour à l’emplacement où se produit le montreur d’ours. La bête est debout sur ses deux pattes arrières, les deux autres tendues vers l’avant, cherchant, semble-t-il, à étreindre ou à attraper un badaud. Et malgré la muselière toute la foule autour retient son souffle lorsque l’animal avance. Les enfants regardent bouche ouverte, yeux ébahis mais par contre s’éloignent bien vite du Louvetier, cet homme tueur de loup au visage couvert de noir de fumée, une peau de cette bête sur le dos, le crâne de l’animal et sa mâchoire supérieure posée sur la tête du chasseur. Il tient un grand bâton où pendent des peaux de loup qu’il propose aux passants. Personne ne regarde le jongleur qui s’échine pourtant à monter de plus en plus haut les trois balles dont il se sert. Un grand cri se fait entendre. Je me retourne vivement. Sur une estrade, assis sur une chaise, un quidam, torchon sur la poitrine, ruisselle le sang par la bouche. Sur lui, l’air triomphant, un homme brandit une tenaille et enserré dans les mords de l’outil, une molaire ensanglantée. Il se retourne vers la foule et l’air joyeux lance :

- Et voilà, gentils hommes et gentes dames, qui veut profiter de ma dextérité et de mon expérience ? Vous ne sentirez pratiquement rien et serez débarrassé de vos abcès douloureux. Approchez, approchez.

Ce marché est vraiment extraordinaire. Autant que les marchands, il y a la multitude des métiers ambulants ou des gens du spectacle. On y respire le travail de l’Homme et ses distractions.

Claude s’arrête devant un marchand de légumes.

- Voyez comme ces salades sont belles.

J’avance le bras pour les prendre en même temps qu’elle. Nos deux mains se touchent. Il y a un temps d’arrêt, je n’ose ou ne veux plus bouger. Du bout de mes doigts à l’avant bras je suis électrisé. C’est la première fois que j’ai un contact physique avec Claude. Une fraction de seconde plus tard nos regards se croisent. Ses yeux sont voilés, son visage est devenu grave, ses lèvres entrouvertes voudraient dire quelque chose mais ne le peuvent pas. Une chaleur envahie mon bas ventre. Tout ce que je voulais enfouir au plus profond de mon inconscient arrive à la surface avec la force du feu. Je réalise que depuis le début de notre rencontre, il y a à peine une heure, j’ai envie de Claude, envie de la posséder, de lui faire l’amour, de la protéger, de la caresser. Son regard, tout son regard me dit la même chose.

- Gadjo, donne-moi main, je vais te dire avenir, contre vingt deniers tu regretteras pas, je dis tout ce que toi veux savoir.

Je n’ai pas le temps de réaliser que ma main est arrachée de celle de Claude, mon bras est tiré en arrière. Je me retourne par la force des choses et fais face avec une jeune femme, la peau très mate, des cheveux noirs comme du jais, un collier de colifichets dorés entourant son front. Ses yeux noirs brillants accompagnent un sourire qui laisse découvrir des dents d’une blancheur étincelante. L’instant de surprise passé, je réalise qu’une Tzigane veut me dire la bonne aventure. Je suis presque satisfait de ce subterfuge qui m’a permis de reprendre mes esprits. Prenant certainement ma surprise comme de l’hésitation, la jeune femme, en roulant les « r » comme cailloux dans Garonne me lance :

- Je te dis avenir, tu donnes argent après.

Elle m’ouvre la main que j’avais serrée en poing et commence à examiner ma paume.

- Je vois que tu viens de faire grand voyage. Tu viens… Mais d’où tu viens ? Comment toi arrivé ici ?

La Bohémienne a relevé la tête, elle ne sourit plus, elle me regarde intensément, son visage est sous l’effet de la surprise.

- Dieu ! Comment toi être né ? Toi pas encore être né ! Comment ça est possible ? Qui tu es ?

La jeune femme a lâché ma main, elle se recule et me regarde maintenant avec effroi. Claude, voyant la situation, s’approche et murmure :

- Venez, il faut partir.

La Tzigane s’agite, elle parle vivement à ses compères qui étaient non loin d’elle. Les gens commencent à nous regarder. Je me retourne vivement et vais pour m’enfuir le plus vite possible. Je n’ai pas le temps de faire un pas que je rentre en plein dedans  un colosse cuirassé. Un garde de la milice du guet, sa hallebarde à la main, me regarde avec un sourire édenté, je peux sentir son haleine à l’ail, il rit de bon cœur. Les badauds se mettent aussi à rire, tout un attroupement se fait, goguenard.

- Qu’y a-t-il ici encore ?

Zut et re-zut! Revoilà le capitaine, Monsieur de Tréjac qui accourt voir ce qui se passe. Il se campe devant moi et lâche :

- Décidément, on ne peut pas faire un pas sans vous voir ! De quoi s’agit-il cette fois ?

- Peu de chose en vérité, capitaine. Un petit différend, mais tout est rentré dans l’ordre.

De Tréjac me perce de son œil d’acier. Il voit bien que je dissimule la vérité. Mais que peut-il contre un noble ? D’une voix calme et mesurée il me dit :

- Bon, et bien, bonne journée Monsieur.

Je ne demande pas mon reste et m’avance jusqu’à le croiser. Arrivé à sa hauteur, je vois bien son expression dubitative. J’accélère le pas. Claude me suit. Nous faisons quelques dizaines de mètres. Nous voilà hors de portée du danger, elle ralentit ma course.

- Attendez, il faut tout de même que je ramène quelque chose pour Nanette et le repas de midi.

A la hâte, elle achète de la viande séchée, du lard et du poisson salé. Je ne sais pas ce que va pouvoir faire de ça la pauvre Nanette, mais pour ma part, j’ai une boule sur l’estomac. Cette dernière aventure m’a coupé l’appétit.

Nous continuons notre chemin. Je porte son cabas tressé de joncs. La neige tombe de plus en plus drue. Nous ne disons mot. Est-ce la peur rétrospective ou à cause de ce fragile instant où nous nous sommes rencontrés vraiment ? C’est en silence que nous rentrons à l’hôtel de Monsieur de Bagis.

Chemin faisant, nous rencontrons un marchand ambulant et sa carriole. C’est Claude qui rompt le cours de nos pensées :

- Je n’ai vraiment pas grand chose dans mon panier avec ce départ précipité du marché. Arrêtons-nous chez ce cuisinier-oyer, j’y ferai quelques courses pour ce midi et demain.

Avant que j’aie pu poser la question de ce qu’est un cuisinier-oyer, nous voilà devant l’étal d’un marchand qui semble vendre des plats tout préparé. Un petit four crache une fumée bleue, la couleur de la fumée des viandes qui grillent. La bonne odeur s’en répand aux alentours, m’arrive sous les narines, me fait disparaître l’angoisse à l’estomac et me rappelle le creux que j’y avais. Il y a là toutes sortes de terrines avec de la purée de poix, des fèves, des pâtés, des sauces, au fumé je reconnais celle à l’ail, enfin, tout plat prêt à être réchauffé. Sur le côté droit de l’étal, des gaufres sont en train de cuire dans de la graisse d’oie. Le marchand crie à tue-tête :

- Elles sont bonnes mes oublies, elles sont bonnes ! Achetez mes oies rôties ! Bien grasses mes oies rôties, bien grasses ! Approchez de ma fournaise à pardon, approchez !

L’homme est aussi gras que ses oies. Ses bras courts retombent sur son ventre rebondi. Il porte sur la tête une sorte de calot blanc pour mieux imiter les cuisiniers italiens à la mode. Claude lui demande :

- Avez-vous des rissoles à la viande ?

- Mais bien sûr, Damoiselle ! Combien vous en faut-il ?

- Donnez-m’en dix.

L’homme sort de l’huile bouillante des sortes de beignets, les égouttes et les enveloppes dans le torchon blanc que lui tend Claude.

- Donnez-moi aussi une poignée de nieules

L’homme bouge ses deux jambons qui lui servent de bras et sert une bonne poignée de ce qui semble être des pâtes.

- Je vous dois combien ?

- Trente deniers et six sols, s’il vous plaît !

Une fois le marchand réglé, je ne puis m’empêcher de demander à Claude :

- Que sont donc des oublies et des rissoles ?

Elle me jette un air moqueur

- Mais que mangez-vous là d’où vous venez ?

- Peut-être les noms sont-ils différents.

- Les oublies sont tout simplement des gaufrettes et les rissoles, ce que j’ai acheté, sont des beignets de viande ou de poisson. Certains les préfèrent aux châtaignes ou aux fruits.

Me voilà renseigné sur le rapide-aliment de ce temps.

Tout en marchant, Claude me demande :

- Ne trouvez-vous pas étrange ce qu’a dit cette bohémienne sur vous ?

- Bah ! Ce ne sont que des divagations de diseuses de bonne aventure.

Arrivant rue Saint-Jean, nous voici à l’hôtel de Monsieur de Bagis. Je ne suis pas mécontent de retrouver la douce chaleur du feu de bois, les larges tentures et la sécurité des murs épais.

- Venez, nous allons porter ceci à Nanette.

 

 

Le trésor de Nostradamus - Bibliothèque d'Alexandrie.

Armes de Nostradamus.

- Voyez la bibliothèque de mon oncle comme il vous l’a proposé. C’est une occasion unique que vous n’aurez peut-être pas une autre fois. Il a des ouvrages rarissimes que bien d’autres lui envieraient. Laissez-moi finir ce que je fais et allez.

Je n’ai plus tellement envie de regarder des vieux bouquins, même rares, alors que j’ai en face de moi un être de chair et de sang qui souffre. Claude voit bien mon hésitation.

- Allez, vous dis-je ! Laissez-moi finir, je vous rejoins après.

Tout juste rassuré, je la regarde partir et me dirige vers les bibliothèques. Arrivé près du bureau du Maître, je ne peux m’empêcher de m'étonner de l’amoncellement de papiers qui s'y trouve. Un manuscrit attire mon attention. Il s’agit d’un essai de Nostradamus.

 

 

 

LA FA, CON

ET   MANIERE

de faire toutes confitures liquides,

tant en fuccre, miel, qu’en

vin cuit.

 

Par M. Michael de Noftradamus.

 

 

 

CHAPITRE

 

I.

 

Pour confire l’efcorce , ou la chair du citron

Auec le fuccre.

 

VOVS prendrés le citron tout entier, & felon la groffeur qu’il fera en ferés fix ou fepe parts tout du long , que pour le moins chacu cartier aie le large de deux doigts :& quad toutes les pieces feront couppées …etc, etc.

 

J’ai tout de même un peu de mal à suivre ce texte écrit en vieux français. Romi avait raison de dire que le parlé constitue des vibrations auxquelles on peut s’adapter. Par contre, l’écriture figée sur le papier ne permet pas cette adaptation. Mais ce qui ne me lasse pas de m’étonner c’est Nostradamus ayant écrit un traité de confiture. Je vérifiais bien là que les humanistes de la Renaissance sont, à l’instar de leurs aînés de la Grèce antique, des encyclopédistes avant l’heure.

Du bout des doigts je continue mon exploration. Bien que Claude m’ait donné l’autorisation de consulter les documents, j’ai l’impression désagréable de fouiller les secrets de Nostradamus. Mais je ne peux rater ça, une autre occasion de ce genre ne me sera pas donnée.

Un autre brouillon attire mon regard. Il s’agit d’une dizaine de feuilles manuscrites accrochées avec un papyrus égyptien. Le titre en est :

 

LE PREMIER LIVRE

DE ORUS APOLLO NILIACQUE

DE AEGIPTE

 

DES NOTES HIEROGLYPHIQUES MIS

 EN RITME PAR EPIGRAMMES

Œuvre de admirable consideration

Et esmervellable literature traduict par

Michel Nostradamus de sainct Remy en Provence

 

 

 Là, mon émotion est grande. Il s’agit, en effet, d’un ouvrage majeur dans la littérature de Nostradamus. J’ai sous les yeux le brouillon du seul livre manuscrit que l’on connaisse du Maître et qui n’a été redécouvert, de mon temps, que depuis quelques années seulement. Bien avant Champollion, Nostradamus s’est exercé à déchiffrer les Hiéroglyphes et a été le premier à comprendre que ces signes étaient à la fois lettres et symboles. Je parcours les feuilles. J’en reste admiratif. Voilà un travail qui se veut d’une certaine manière archéologique et où toutes les représentations hiéroglyphiques sont décrites et expliquées en vers. Je reconnais là les prémices de ce que seront les Centuries. Je ne peux retenir un sourire en pensant à nos doctes savants publiant dans NATURE leurs rapports en vers ; après tout, cela ne pourrait que les rendre plus humains et le public n’en serait que plus rassuré en pensant qu’un homme qui écrit en vers ne peut pas être tout à fait foncièrement mauvais.

Au hasard, et avec peine, je lis quelques strophes. Le moins que l’on puisse dire c’est que Nostradamus avait vu juste dans l’explication des hiéroglyphes.

 

« Comment ilz signifiaient Dieu.

 

Signifier voulant Dieu tout puissant

Ilz faisoient paingdre ung œil hault eslevé

Pour ce qu’il est de veue transperceant

Voit et regarde quand il est sublevé

Dieu est sur toutz les haulz astres levé

Qui considère et touts chouses voit

Rien de son oieil ne peult estre clavé

Car, près ou loing, il nous entend et oyd. »

 

Mon étonnement est grand. On est bien en 1533. L’Europe sort de plusieurs siècles de stagnation artistique et scientifique, la Renaissance montre à peine le bout de son nez et l’égyptologie n’existe pas. Le dernier grand prêtre à savoir déchiffrer les hiéroglyphes est mort en 186 après Jésus Christ ; dixit Romi. Et dans ces quelques vers, de façon poétique, Nostradamus nous dit que les Egyptiens représentaient Dieu par l’œil d’Horus, que nous connaissons bien, ce qui nous semble évident aujourd’hui, mais qui pour quelqu’un de cette époque ne l’est pas du tout. Car il faut bien réaliser alors l’ignorance du XVIe siècle des choses antiques, surtout d’une civilisation d’il y a 3000 ans.

Je prolonge ma lecture. Il faut que je me remémore le petit livre que j’avais un jour emprunté à Romi et qui permettait d’apprendre l’écriture et la traduction des mots hiéroglyphiques ; ce que je comptais faire. L’entreprise était de taille, au-dessus de mes moyens et j’avais très vite abandonné, ne me sentant pas le courage de devenir un deuxième Champollion. Il m’en reste cependant quelques notions pour vérifier si Nostradamus ne s’est pas trompé dans son interprétation. Je continue ainsi au hasard des pages essayant de retrouver des similitudes.

Oups ! La fin du manuscrit est en latin. Me reviennent alors les souvenirs de lycée et les longues heures d’étude en grammaire. Il faut que je fasse un effort, c’est une bonne occasion pour me remettre en mémoire ce que j’ai appris. Traduisons donc :

« En raison de la beauté des choses il nous a plu de consigner ici ce qu’on a découvert en Arabie heureuse. Quelques auteurs rapportent que les tombeaux d’Isis et d’Osiris se trouvent à Nisa en Arabie et que là se dresse une colonne dédiée à ces deux divinités et portant des inscriptions. »

la dernière feuille se termine par :

« Fin du premier livre de Orus Apollo fils de Oziris, roy de Egipte. Des notes hieroglyphiques des anciens Aegiptiens mis en rithme par epigrammes par M. Michel Nostradamus scelon ung tres ancien exemplaire grec des Druides. »

Je commence à comprendre le génie de cet homme qui entre à la faculté à 17 ans et interrompt ses études pour soigner avec grand succès les épidémies de peste qui font alors rage en Avignon, dans Narbonne, Carcassonne et Toulouse. Il est le premier à appliquer des méthodes prophylactiques, demande que les morts soient enterrés dans de la chaux vive,  que les instruments de chirurgie soient nettoyés, que les biens portants soient éloignés des malades dont on devra jeter les vêtements au feu. Enfin, il prescrit un remède, découvert par Paracelse, autre grand alchimiste, et qu’il améliore efficacement pour lutter contre ce fléau. Nombre de guérisons s’opèrent, ce qui est proprement miraculeux pour l’époque. Il réitère son exploit à Aix-en-Provence. La ville lui en est tellement reconnaissante qu’elle lui accorde une pension à vie. Puis, c’est à Lyon qu’il met en œuvre son art et là, encore, sauve des vies, ce que la médecine de son temps ne pouvait accomplir. De son vivant, sa renommée est si grande qu’il devient médecin officiel et conseiller du roi de France.  Après sa mort le roi Louis XIV puis Louis XV, passant par Salon-de-Provence, iront s’incliner sur sa tombe.

Face aux détracteurs de Nostradamus, je réalise alors que ce n’est pas de lui dont on doit se moquer mais de ceux qui tentent désespérément d’interpréter ses Centuries et qui n'y arrivent pas. Adulé et honoré de son vivant, il ne peut pas être devenu un imbécile une fois mort ; et seuls ceux qui le raillent doivent être pris pour tel. C’est qu’ils ne se sont certainement jamais intéressées à l’homme et à son œuvre et ne connaissent de Nostradamus que ce qu’en ont écrit les exégètes auxquels il manque la clef essentielle qui leur permettrait d’ouvrir la boîte de Pandore que sont les Centuries. Cette clef, tous les commentateurs de Nostradamus savent bien qu’elle existe mais qu’elle ne sera pas découverte avant plusieurs décennies. Ils ont presque tous mentionné les fameux quatrains qui en donnent la date.

Pour ce qui est de la moquerie, cela me rappelle que Michel de Nostredame est attaqué dès son vivant et que parmi ses détracteurs il est un certain Couillard qui se moque de lui pour sa prédiction de conjoncture astrologique exceptionnelle et des révolutions pour 1789. Mais Nostradamus a aussi ses partisans et parmi les plus prestigieux il y a Ronsard qui écrit contre les railleurs :

 

Tu te moques aussi des prophètes que Dieu

Choisit en tes enfants et les fait au milieu

De ton sein apparaître afin de te prédire

Ton malheur à venir mais tu n'en fais que rire.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Comme un oracle antique il (Nostradamus) a de mainte année

Prédit la plus grande part de notre destinée.

 

Je repose les feuillets et mesure la chance qu’il m’est donné de rencontrer un tel personnage et me promets, pour le temps qu’il nous reste de ce séjour, d’écouter avec une plus grande attention ce qu’il expliquera.

Sur le bureau il y a aussi un bocal fermé en verre contenant ce que je juge être des grains de café verts, non torréfiés.

La bibliothèque la plus proche de moi est énorme, bourrée de livres alignés sur plusieurs rangées, l’une cachant l’autre. J’en prends un au hasard. Le vieux français commence à ne plus m'effrayer et là aussi je m’adapte de mieux en mieux. Le titre de l’ouvrage est : 

 

 

« LE LIVRE DES PYRAMIDES »

Par Abdallah El Bachir

El Djezaïr - 1476

Imprimé en la ville de Toulouse par Jean Patrix.

 

 

Ah ! Tiens, tiens ! On s’intéresse déjà aux pyramides ? Je l’ouvre et le parcours avec attention. Il s’agit d’un incunable, l’un des premiers livres imprimé à Toulouse une trentaine d’années après l’invention de l’imprimerie. La couverture est en bois recouverte de peau retournée. C’est un recueil de textes anciens qui parlent de la grande pyramide de Chéops. Il y a, bien sûr, celui de Hérodote, le plus connu, peut-être le plus ancien puisque vieux de plus de 2400 ans :

 

« Quant au temps pendant lequel le peuple fut ainsi tourmenté, on passa dix années à construire la chaussée par où on devait traîner les pierres. Cette chaussée est un ouvrage qui n’est guère moins considérable, à mon avis, que la pyramide même, car elle a cinq stades de long sur 10 orgyies de large, et huit orgyies de haut dans sa plus grande hauteur ; elle est de pierres polies et ornées de figures d’animaux. La pyramide même coûta vingt années de travail : elle est carrée, chacune de ses faces a huit pléthres de largeur sur autant de hauteur ; elle est en grande partie de pierres polies, parfaitement bien jointes ensemble, et dont il n’y en a pas une qui ait moins de trente pieds.

Cette pyramide fut bâtie en forme de degrés. Quand on eut commencé à construire de cette manière, on éleva de terre les autres pierres et, à l’aide de machines faites de courtes pièces de bois, on les monta sur le premier rang d’assise. Quand une pierre y était parvenue, on la mettait dans une autre machine qui était sur cette première assise de là on la montait au moyen d’une autre machine, car il y en avait autant que d’assises ; peut-être aussi n’avaient-ils qu’une seule et même machine, facile à transporter d’une assise à l’autre toutes les fois qu’on avait ôté la pierre. Je rapporte la chose des deux façons comme je l’ai ouï dire. On commença donc par revêtir et perfectionner le haut de la pyramide ; de là on descendit aux parties voisines ; et enfin on passa aux inférieures et à celles qui touchent la terre. On a gravé sur la pyramide, en caractères égyptiens, combien on a dépensé pour les ouvriers en raiforts, en oignons et en aulx ; et celui qui m’interpréta cette inscription me dit, comme je m’en souviens très bien, que cette dépense se montait à seize cents talents d’argent. Si cela est vrai, combien doit-il en avoir coûté pour les outils de fer, pour le reste de la nourriture et pour les habits des ouvriers puisqu’ils employèrent à cet édifice le temps que nous avons dit, sans compter celui qu’ils mirent à mon avis, à tailler les pierres, à les voiturer et à faire les édifices souterrains, qui fut sans doute considérable. »

 

Je continuai par l’extrait d’un texte daté de 950 de notre ère d’un écrivain chiite, Masoudi :

 

« Surid, un des rois d’Egypte d’avant le déluge, construisit les deux grandes pyramides qui sont sur le plateau de Guisèh. Il ordonna aux prêtres de déposer dans celles-ci la somme de leur sagesse et de leurs connaissances dans les différents arts et sciences en même temps que les écrits contenant tout ce que les hommes connaissaient des sciences d’arithmétique et de géométrie, de manière que celles-ci puissent demeurer comme témoignage, pour le bénéfice de ceux qui, par la suite, pourraient les comprendre.

Dans la pyramide orientale furent inscrites les sphères célestes et les figures représentant les étoiles et les planètes. Le roi mit aussi tout ce qui a trait aux positions des étoiles et leurs cycles ; et en même temps l’histoire et la chronique du temps passé, du temps à venir et de chacun des événements futurs qui surviendront en Egypte. »

 

Je continuais, et m’arrêtais aux extraits qui confirmaient ce que Romi m’avait dit au sujet de la grande pyramide : elle n’était pas un tombeau mais un monument de l’histoire, de la science et de la sagesse des hommes afin de servir les générations futures. Je lisais :

 

« La première pyramide fut spécialement consacrée à l’histoire et à l’astronomie ; la deuxième aux connaissances médicales. »

« La Grande Pyramide contient donc les plans des étoiles et des signes historiques et prophétiques. »

« Sur les murs étaient écrits les mystères de science, astronomie, géométrie, physique et quantité de connaissances précieuses que tous ceux qui comprennent notre écriture peuvent lire. »

 

Tous ces textes provenaient d’écrivains ou scientifiques arabes du début de notre ère. Le dernier extrait m’intriguait. Comment se pouvait-il qu’à l’extérieur de la pyramide il y ait eu des écrits gravés dans la pierre ? C’est le texte suivant qui m’en donne la clef. Il avait été écrit par Abdoul-Latif-El-Baghadi, savant, homme de science, qui au XIIe siècle relatait :

 

« Il y a trois pyramides qui se dressent sur le plateau de Guisèh ; une faible distance les sépare et leurs faces sont tournées vers le levant. Deux d’entre elles dont les dimensions sont à peu près semblables sont véritablement gigantesques ; elles sont construites en pierres blanches. La troisième, moins haute que les deux autres, est en granit rouge tacheté dont la dureté est telle que les burins ne peuvent y pénétrer. Comparée aux premières, elle paraît très petite et semble être leur esclave.

La forme, qui est merveilleuse, voulue par les prêtres-architectes est la seule raison de leur conservation à travers les siècles. Ces monuments ont défié le temps et le temps les a respectés. Les architectes de notre époque ont beaucoup à apprendre de ces édifices qui semblent être les mystérieux dépositaires de l’histoire du peuple qui les a bâtis.

La grande pyramide de Chéops est presque entièrement recouverte de revêtement en calcaire de Mokattam. Une partie de ce revêtement est régulièrement enlevée par des carriers qui trouvent là, à peu de prix, des pierres pour la construction de maisons. Ce revêtement est entièrement recouvert d’inscriptions composées de caractères très anciens dont personne ne connaît la signification. Le nombre de ces caractères est si important que pour les reproduire, il faudrait plus de dix mille feuilles. »

 

Je me suis toujours passionné pour l’Egypte, mais sans jamais trop savoir pourquoi exactement. Depuis que je connaissais Romi, j’avais mieux découvert ce qu’était l’histoire de ce peuple et sa tradition. Je sentais confusément en moi monter une envie, qui n’avait rien de touristique, d’aller sur place prendre la mesure de ce qu’était mon attachement grandissant pour cette civilisation. C’était certainement plus que l’aspect pyramides, momies, Toutankhamon qui m’attirait. Il me semblait qu’il y avait un lien ininterrompu entre cette époque et la mienne et que rien de ce temps ne me semblait étranger, au contraire, me faisait plaisir de découvrir ou peut-être de redécouvrir.

La deuxième bibliothèque est entièrement consacrée à l’alchimie. Je connais très peu de livres dans cette catégorie, juste trois ou quatre, les principaux. Ceux que je prends de la bibliothèque sont illustrés d’allégories représentant le sel, le soufre, le mercure, l’eau, la terre, le feu, l’air, le chaos, la chaleur. Je n’en suis pas plus avancé pour autant. Tous ces ouvrages m’ont toujours paru d’un hermétisme incommensurable.

Je préfère sauter à la troisième bibliothèque. Elle est entièrement composée de livres dont les couvertures sont toutes semblables, une peau beige, un peu écornée. Les ouvrages n’ont pas de titre, ils portent juste un numéro. Le dernier, en bas, à droite semble légèrement différent, en meilleur état, plus récent. C’est le seul à avoir une inscription manuscrite : « INDEX ». Je le prends et l’ouvre :

 

 

INDEX

Des manuscrits merveilleux de la troisième section

De la bibliothèque seconde à Alexandrie.

De l’Egypte Antique aux sages Grecs au monde Romain.

 

 

Bon, alors là, il faut que je vérifie. Je prends un des livres à ma portée. La reliure contient en fait trois ouvrages. Le premier a pour titre :

 

 

LE LIVRE DE THOT

Formules rassemblées par Hermès Trismégiste.

 

Je ne prends pas la peine de regarder les deux autres. Je referme le livre des deux mains violemment. C’est pas vrai ! C’est pas possible ! Je prends une autre reliure, j’ouvre, il n’y a qu’un seul ouvrage à l’intérieur :

 

 

EMPEDOCLE

Œuvres complètes.

 

 

Alors là, je ne sais pas si je vais y croire. Il vaudrait mieux que je fasse une troisième vérification. J’ouvre un autre livre :

 

 

LIVRE I ET II

MANETHON

Sciences et techniques des Egyptiens.

 

 

Bon, alors là, on y est, j’y suis. Je suis devant la bibliothèque la plus chère du monde, la plus précieuse, la plus incroyable, la plus, la plus, la plus ! Il n’y a pas d’adjectifs pour caractériser ce qui est sous mes yeux, à portée de main. Bon, ne nous affolons pas, rassemblons nos souvenirs.

Si ma mémoire est bonne, Alexandrie, le port égyptien l’un des plus important du bassin méditerranéen, possédait la plus grande bibliothèque du monde antique. Cette ville avait été fondée par Alexandre le Grand vers 330 avant Jésus-Christ et devint la capitale de l’Egypte. Sa Grande Bibliothèque fut construite vers 270 avant Jésus-Christ. Grande, elle n’avait pas trop eu de mal à le devenir car tous les navires qui accostaient devaient payer une taxe sous forme de livres, papyrus, rouleaux qui venaient enrichir son fonds. Il y avait là les trésors infinis de la littérature antique, de toutes les sciences, de la magie, des religions, des études sur les civilisations disparues, des grands poètes, des philosophes et j’en passe. A son apogée elle aurait contenu plus de huit cent mille ouvrages. Tous les lettrés de l’antiquité y sont venus pour consulter ses précieuses archives.

Ce que dit la petite histoire c’est qu’il existait une copie conforme de tous les ouvrages qui furent rassemblés dans un endroit souterrain dans la ville même. Un des plus grands fléaux dans les temps anciens, souvent provoqué par l’homme, était le feu. Et de peur que la Grande Bibliothèque ne soit ravagée par accident ou par faute de guerre, ses concepteurs avaient eu l’idée d’en faire une copie mieux protégée, à l’abri des regards. Ce qui ne fut pas vain puisque plusieurs guerres, mise à sac par les troupes de Jules César, et destruction finale par les Arabes vers 640 de l’ère chrétienne ont fait qu’il ne nous reste plus rien des trésors antiques de la Grande Bibliothèque. Seul, en subsisterait le double. Il subsisterait, au conditionnel, car peu d’ indices permettent d’affirmer sa réalité. Mais le sol égyptien n’en finit pas de nous rendre des pans entiers de son histoire à intervalles réguliers. N’a-t-on pas découvert, il y a quelques années et en pleine ville, un véritable cimetière souterrain fait de centaines et de centaines de tombes ?

Si j’en juge donc d’après mes souvenirs j’aurais là, devant moi, une partie des livres de la « bibliothèque seconde » mentionnée dans la première page de l’index.

Si j’en arrive à cette conclusion c’est aussi que les trois ouvrages que j’ai pris au hasard, sont des ouvrages, ou légendaires, ou qui ont disparus. Ils dépassent tout ce que l’imagination peut produire.

« Le Livre de TotH » en est un bon exemple. D’après la légende, il aurait été écrit de la main de ce Dieu Egyptien. Celui là même qui inventa et donna l’écriture aux hommes, qui est présent au jugement des âmes et en consigne le résultat. L'auteur qui a rassemblé les « formules » n’est autre que celui que l’on tient pour être le fondateur de l’alchimie : Hermès Trismégiste qui aurait vécu vers 300 ans avant Jésus-Christ. Voilà le type même de livre légendaire, disparu depuis longtemps des regards mais toujours présent dans la mémoire des hommes.

Pour ce qui est du livre des œuvres complètes d’Empédocle, philosophe grec vers 450 ans avant Jésus-Christ, il n’existe pas, ou plutôt il n’existe plus. Cet auteur, nous ne le connaissons que par les commentateurs de sa philosophie qui n’en ont fait que des citations pour expliquer ou paraphraser ses propos. C’est donc, là aussi, un livre inestimable, peut-être le seul au monde que j’ai eu entre les mains.

MANETHON, contemporain de Ptolémé II, était un prêtre égyptien. Il fut le dernier grand prêtre à posséder tous les secrets de son peuple et à les mettre par écrit. Là aussi, il ne nous reste rien de son œuvre. Imaginons un seul instant si cet ouvrage refaisait surface, il y a bien des théories égyptologiques qui partiraient en fumée.

Je ne sais quoi penser, quoi faire devant un tel trésor. Mais pourquoi Nostradamus ne fait-il pas imprimer en nombre ces livres, pourquoi ne les fait-il pas publier et connaître de tous. Et si je lui proposais de les enterrer quelque part et de les récupérer une fois revenu chez moi. Bon, voilà que je déraisonne complètement. Comme on dit ici quelle grande pitié de voir ces bels ouvrages en tel état de solitude. Moi, je commence à être fatigué de toutes ces émotions. Que ce voyage est difficile !

La porte d'entrée principale grince. Nanette est revenue et se dirige sans un mot vers le passage du fond où elle croise Claude qui vient d’entrer. Je lui fais part de mon émoi devant les joyaux que je viens de découvrir :

- Je suis en admiration devant de telles splendeurs. Votre oncle a des ouvrages d’une valeur historique sans égale, des livres d’une extrême rareté, peut-être uniques au monde. Comment se les est-il procurés ?

- C’est son ami Maure qui, régulièrement, les lui amène d’Orient.

- Mais ils doivent coûter une fortune ! Votre oncle a-t-il les moyens de se les offrir ?

- Il n’en achète que très peu. Avec son ami il s’agit plutôt d’échanges. Je n’ai jamais trop su de quels échanges mais c’est de cela dont il est question. Je crois qu’il y a aussi le fait que ces livres sont en grand danger dans le pays d’où ils viennent et c’est pour les mettre en sûreté que l’ami de mon oncle les fait venir ici.

- Pourquoi ? Croyez-vous que l’Inquisition ne voudrait pas allumer un feu de joie avec tous ces livres de magie et d’alchimie, d’Histoire à l’envers et de connaissances à ne pas divulguer à l’Homme avant qu’il ne soit adulte ?

- Bien sûr que si, et c’est une chanson de toutes les époques que de vouloir détruire l’écrit, l’incrusté, le gravé; mon oncle en est conscient. Il m’a appris que certains Pharaons effaçaient le nom de leur prédécesseur sur les monuments publics ou dans les temples pour y graver le leur et laisser croire à la postérité qu’ils en étaient les auteurs et les constructeurs. Je ne pense pas que dans l’avenir certains hommes cesseront leur lutte pour empêcher d’autres hommes d’accéder à la connaissance en détruisant l’écrit. - Verba volant, scripta manent. - L’écriture, ce sont des paroles gelées que la lecture vient réveiller.

- Hum ! C’est très bien dit.

- C’est de Monsieur Rabelais. Pour ce qui est des livres de mon oncle, rassurez-vous, d’ici quelque temps ils doivent partir en lieu sûr.

 

 

Le procés.

Armes de Michel de l'Hospital.

 L’endroit où nous sommes est le fond de la salle. Il est légèrement surélevé, ainsi ceux qui se trouvent au plus haut ne perdent rien des débats. Pour nous éloigner de ce de Tréjac nous sommes obligés de jouer des coudes tellement ça se presse de toute part. Il y a quelques bancs, pas de chaises et les audiences doivent se suivre debout. L’assemblée est composée en majorité d’hommes, il y a quelques femmes qui paraissent toutes accompagnées. Les conversations vont bon train, presque joyeuses. Il semble que les distractions à Toulouse le dimanche doivent être rares car on dirait que tous ces gens sont venus comme au spectacle, ils attendent que le rideau se lève sur le malheur des autres. Certains rient franchement en se tenant le ventre, d’autres s’exclament dans de grandes joutes oratoires et d’autres s’interpellent de loin, se reconnaissant et se disant bonjour. Si ce n’était un tribunal, on se croirait dans un théâtre populaire.

Pourtant, malgré la beauté de lieux, rien ne fait penser à un théâtre. Ce devait être une ancienne chapelle, la pierre domine et les murs sont tendus de velours rouge à franges dorées. Les fenêtres sont hautes, décorées de vitraux aux motifs religieux, la salle est longue et tout au fond deux hallebardiers gardent l’entrée de ce qui pourrait être l’office des juges. Légèrement en avant, se dresse une grande estrade où est posé un bureau massif derrière lequel se trouvent trois sièges dont celui du centre est plus luxueux que les autres. Au pied de l’estrade il y a une petite table où un homme, tout de noir vêtu, s’affaire à ranger des papiers et des dossiers. Il laisse un temps son classement pour tailler méticuleusement sa plume d’oie et vérifier que son encrier est plein. A côté de lui, un autre bureau est occupé par trois hommes, eux aussi habillés de noir, tous trois les cheveux coupés à la Jeanne d’Arc, pareille rigidité dans le comportement, la même sécheresse dans les gestes, m’est avis que ce sont les greffiers ou huissiers du tribunal. De part et d’autre de l’estrade, plus vers la salle, se tiennent deux bureaux et une chaise pour chacun d’eux. Les choses ne changent pas beaucoup dans les affaires des hommes. Je n’ai pas de mal à reconnaître l’emplacement des juges, ceux de l’Avocat Général et de l’Avocat de la défense.

A côté de moi, deux hommes bien mis sont en grande conversation.

- Dites-moi, mon cher de Raynaguet, il paraît que l’Avocat Général n’est autre que ce coquin de Sèriés.

- Pensez donc, mon ami, il n’allait pas rater une occasion de se mettre en avant. Paraît-il qu’il se serait démené comme un beau diable pour obtenir cette enquête publique pour aujourd’hui. Dame, cela lui a donné l’occasion de vérifier le pouvoir qu’il a sur les responsables des institutions afin d’affirmer son autorité. Cette enquête publique aurait tout aussi bien pu se dérouler un jour de semaine. L’affaire ne semble pas assez urgente pour que l’on convoque la cour un dimanche. Certaines mauvaises langues pensent que c’est une répétition générale avant les élections des Capitouls qui doivent se dérouler dans trois mois afin que ce sinistre individu puisse juger de ceux qui le soutiendront, car ce fâcheux y brigue un deuxième mandat.

- Mais enfin, comment un Capitoul peut-il avoir autant d’influence sur les élus du roi. Qu’il en ait auprès de la municipalité, je l’admets volontiers, mais là, je ne comprends pas ?

- Les dossiers, mon ami, les dossiers !

- Quels dossiers ?

- Les dossiers qu’il a constitués sur tout le monde. N’oubliez pas qu’il est aussi Grand Inquisiteur.

- Que me dites-vous là, cher Raynaguet, le parlement ne pratique pas la sorcellerie, ça se saurait !

- Il ne s’agit pas de sorciers, mais d’hérétiques, de tous ces protestants qui grouillent telle une maladie. Les plus hautes autorités du royaume sont atteintes. Mais bien malin la plupart de ces huguenots qui ne pratiquent pas au grand jour leur soi-disant foi et se cachent pour mieux miner le pouvoir et s’en emparer, assurément. Sèriés et les sbires qu’il a sous ses ordres, espionnent. Ainsi, au lieu de démasquer les hérétiques, il les fait chanter. Ceux qui lui résistent, il les fait juger, ceux qui n’ont pas d’importance ou ne peuvent lui servir, il les fait brûler comme bois sec. Ne serait-ce que dans le courant de l’année dernière, il a prononcé vingt condamnations à mort.

- Quel dégoûtant personnage !

- Je ne vous le fais pas dire. Ajoutez à ceci les malversations et détournements de fonds royaux que la plupart des élus pratiquent, pas toujours discrètement, et vous comprendrez le poids de Sèriés et de ses dossiers secrets sur chacun.

- Mais cette pauvre fille qu’il traîne devant les juges, qu’a-t-elle fait exactement ?

- On voit bien que vous n’étiez pas aux Jeux Floraux, hier. Le triste sire a reçu un camouflet public d’une rare violence. Ce gredin a été méchamment éconduit par, justement, celle qu’il fait juger aujourd’hui. Toute la salle, si elle l’avait pu, en aurait ri de voir sa mine défaite par les injures de la Damoiselle. Attendez, le plus fort c’est que le gueux est, paraît-il, toujours amoureux et compte effrayer sa belle plutôt que de la faire brûler.

- Là, vous m’étonnez. Ne l’a-t-il point faite torturer hier soir ?

- Cher ami qui peut dire ce qui se passe dans la tête d’un fol.

Je n’ai rien perdu de la conversation de ces deux hommes. Ce qui me rassure, c’est que cette crapule ne veut pas vraiment l’emprisonnement ou la mort de Claude malgré les affronts qu’il a reçus et cette mise en scène macabre de tribunal d’exception. Mais quel esprit tortueux que ce Sèriés, faire souffrir celle qu’il aime ; il y a des choses qui m’échappent. Peut-être son ego a-t-il complètement pris le dessus et sa raison et son amour sont-ils occultés par la vengeance.

Justement le voilà entrant par la porte du fond suivi de près par de l’Hospital. Ils ne s’adressent pas la parole et chacun se dirige vers son bureau. Sèriés, à la droite des juges et de l’Hospital à la gauche. La tête parcheminée de Sèriés est plus sèche que jamais, triste, allongée sur les malheurs de sa vie. Il porte sous le bras un mince dossier qu’il pose sur la table avec un air satisfait. Je ne suis pas juriste, mais si ce sont là les documents d’accusation contre Claude, ils ne sont pas bien épais. De l’Hospital, par contre, affiche un large sourire, dit bonjour de loin à quelques connaissances et ouvre son dossier de défense sur la table. Il n’est pas bien épais non plus, mais doit bien valoir celui de Sèriés.

- Messieurs, découvrez-vous, la cour !

Le silence se fait. Tous les hommes enlèvent leur couvre-chef et les regards se tournent vers le fond de la salle. Les hallebardiers se redressent et les trois juges pénètrent dans l’enceinte du tribunal. Ils sont vêtus de grands pans d’étoffe marron brodée de rouge. Les deux Assesseurs ont une sorte de bonnet rouge à rebord rabattu et le Président Rouaix, qui s’installe à la place du milieu, un chapeau rond en velours noir brodé de fil d’or. L’homme a l’air sympathique, tout juste la trentaine, il a des traits agréables et, malgré sa jeunesse, il dégage de lui une autorité naturelle. Il passe son regard perçant sur la foule et détaille tout ce qui l’entoure. Il n’a pas encore ouvert la bouche mais je sens bien que c’est quelqu’un à qui on n’en remontre pas.

- Messieurs, vous pouvez vous recouvrir.

Le Président aperçoit Sèriés.

- C’est vous, Monsieur le Grand Inquisiteur, qui allez officier aujourd’hui ? Je pensais que ce serait Monsieur de Ulmo.

- Monsieur de Ulmo a eu un empêchement impérieux de dernière minute et comme il s’agit d’une audience en sorcellerie, il me semble que je serai mieux à même d’officier à sa place, à sa place.

- Ainsi donc, vous êtes l’accusateur et le plaignant. Bizarre histoire.

Sèriés ne dit mot mais en prend pour son grade. Il sait maintenant que le Président et certainement les Assesseurs ne seront pas de son bord. Il doit enrager intérieurement.

Rouaix, s’adressant à l’Huissier, lui demande :

- Faites entrer l’accusée.

- Gardes ! Amenez l’accusée !

Je tends la tête au-dessus des coiffes pour mieux apercevoir Claude. Celle-ci entre, accompagnée par deux gardes qui la soutiennent plus qu’ils ne la tiennent. Elle semble à bout, son visage est de cire, elle avance tête baissée, non pas de honte, je commence à bien la connaître, mais d’épuisement. Mon Dieu, ce qu’elle a dû souffrir, seule dans sa geôle, attachée, les rats les insectes courant sur elle. Me remontent des envies de meurtre envers mon ancêtre. Mais, bizarrement, au plus haut point de colère, il se passe comme un blocage, comme une barrière qui s’installe dans mon esprit. Ce n’est pas la première fois que je le ressens. Comme si le destin faisait qu’il ne devait absolument rien se passer de grave entre lui et moi.

Les gardes arrivent devant le bureau où se trouve de l’Hospital et lâchent les bras de leur prisonnière. Toute la salle pousse un cri à la vue de Claude s’affaissant sur le sol, lentement, en un ralenti inexorable. L’un des gardes a tout juste le temps de la rattraper par les bras, l’autre vient à sa rescousse. Ils arrivent tant bien que mal à la redresser. Rouaix interpelle Claude :

- Vous ne vous sentez pas bien ?

- Veuillez m’excuser, je n’ai pas dormi de la nuit et j’ai subi la question ordinaire.

Rouaix se tourne vers Sèriés et lui lance :

- Monsieur l’Avocat Général a sans doute participé à la séance ?

- En tant que Grand Inquisiteur je n’ai fait que mon devoir, mon devoir.

Toujours aussi gluant, Sèriés.

- J’entends bien, Monsieur l’Avocat Général, mais comment voulez-vous que l’accusée puisse répondre aux demandes de la cour dans l’état où elle se trouve ? Je propose un ajournement de l’audience jusqu’à ce que Damoiselle Camuest soit en état de satisfaire aux questions de la cour.

Rouaix a bien manœuvré, il a bien tendu son filet pour cueillir Sèriés dans ses mailles. Je comprends mieux le regard perçant de Rouaix, il ne doit pas se laisser surprendre par une situation inattendue. Il prévoit tout, analyse tout. Instantanément, Sèriés sent sa proie lui échapper, son procès s’envoler, ses amis le lâcher.

- Monsieur le Président ! Si vous le permettez ! L’avocat de l’accusée peut très bien pourvoir à l’incapacité de celle-ci. Ce ne sera pas la première fois qu’une cour se trouve confrontée à ce genre de situation ! Si vous le permettez, j’insiste pour que l’audience continue.

Rouaix sent bien le poids de cette demande qui sonne comme un ordre. Il doit être en train de compter le nombre de ses amis qui pourraient le soutenir, sorti du tribunal, contre l’Avocat Général. Je ressens bien son hésitation. Elle ne dure pas longtemps. Sèriés a plus de poids que je ne le pensais face à Rouaix.

Sans donner suite directement à la demande de Sèriés, Rouaix s’adresse alors à l’auditoire :

- Ainsi donc, en ce jour du Seigneur, le sept décembre de l’an de grâce quinze cent trente-trois, cette assemblée est réunie pour enquête publique sur la Damoiselle Claude, Marie, Camuest à la plainte du Capitoul Julien, Charles, Sèriés du chef de sorcellerie.

Nous allons procéder à l’audition de l’accusation puis celle de la défense, de chacun de leurs témoins et, à la lumière des faits, ce tribunal, au nom du roi, conclura si une enquête approfondie doit être ouverte pour procès contre la prévenue ou relâchera icelle purement et simplement.

En attendant, que l’on apporte une chaise à l’accusée. Vu son état, elle est autorisée exceptionnellement à rester assise.

Un des Huissiers sort chercher le siège demandé. A la fin du discours d’ouverture de Rouaix, le petit homme en noir, dont le bureau est aux pieds de celui des juges, se lève lentement, l’air gêné, va vers le Président, se penche vers lui et murmure quelques paroles à son oreille.

- Monsieur l’Avocat Général, Monsieur l’Avocat de la défense, on m’apprend que le Notaire ne pourra consigner les débats en français. Vu la rapidité de l’organisation de cette audience et si vous n’y voyez pas d’inconvénients, ils le seront en langue d’oc. Bien entendu cela ne changera pas la règle et ne sera écrit que ce qui semblera être la vérité.

Sèriés et de l’Hospital acquiescent.

Les bras m’en tombent. Drôle de justice qui fait le tri dans les déclarations des parties. Je ne suis certainement pas au bout de mes surprises. L’Huissier revient avec une chaise très simple, sans coussin. Les deux gardes aident Claude à s’asseoir. Je la sens brisée, moralement et physiquement. Je me sens désarmé, seul, sans pouvoir faire ou tenter quoi que ce soit.

- Monsieur le Secrétaire du roi, veuillez nous lire le détail du chef d’accusation.

L’un des noirs triplés se lève.

- Il a été trouvé par le Capitoul Julien, Charles, Sèriés que la Damoiselle Claude, Marie, Camuest habitant au 7, rue du Cheval Blanc, à Toulouse, se livrait à la pratique de la sorcellerie. Malgré l’humanisme dont a toujours fait preuve le plaignant, mais devant les doléances qui lui sont parvenues de toutes parts, il lui a été de son devoir de porter cette affaire en enquête publique en vue de déterminer si les bruits, ragots et on-dit trouvaient une application aux lois de cette province et du royaume.

Rouaix n’a pas envie de lâcher Sèriés.

- Monsieur l’Avocat Général, je n’ai pas entendu l’accusation d’injures publiques dont on m’a relaté le fait.

Sèriés se fait tout miel et tout sucre.

- Monsieur le Président, il s’agit là d’une affaire personnelle qui n’intéresse pas le bien public et que je pardonne volontiers eu égard à la jeunesse de l’offensante, l’offensante.

- Je n’en attendais pas moins de vous.

Sèriés est tout décontenancé. Il ne sait s’il doit prendre la phrase de Rouaix comme un compliment ou comme une raillerie. Il est interloqué, ne bouge plus, attendant, peut-être, une suite aux propos de Rouaix. Celui-ci est déjà passé à autre chose et n’a plus un seul regard pour lui.

- Bien, que l’on fasse entrer le premier témoin de l’accusation.

Ça y est. Sèriés vient de se rendre compte que Rouaix s’est ouvertement et publiquement payé sa tête. De voir son visage se décomposer, on ne peut douter un seul instant qu’il ne s’en est pas rendu compte. Cependant, le cours de l’audience continue et il ravale la réponse qu’il était en train de préparer.

Un des Huissiers s’avance au milieu de la salle et annonce :

- J’appelle Maître Anselme.

Personne ne semble bouger.

- Maître Anselme, s’il vous plaît !

Un autre Secrétaire du roi se tourne vers le Président et lui dit :

- Maître Anselme n’a pas reçu à temps la notification de convocation. Il ne pourra malheureusement pas se présenter à cette audience.

Sèriés en devient rouge, il se lève d’un bond :

- Quel scandale que cette préparation !

Rouaix ne se départit pas de son calme :

- Monsieur l’Avocat Général ne peut reprocher au tribunal un manque de préparation à cette enquête publique. Nous lui rappellerons le peu de temps qui lui a été imparti et le manque de moyen mis à sa disposition. Les rapporteurs, enfin, ceux que nous avons pu trouver un dimanche chez eux, ont fait ce qu’ils ont pu. J’ajouterai que voilà une audience bien prompte qui risque de coûter fort cher au trésor royal puisque les épices des fonctionnaires ont été payées au double.

Mouché, le Sèriés. Il se rassoit en baissant la tête. Bien content de sa remarque, le Président demande d’un air faussement détaché :

- Quel est le témoin suivant ?

L’Huissier annonce :

- J’appelle Dame Rondeau

Une petite femme boulotte s’avance, mal à l’aise, en triturant les pans de sa robe. Son visage a les pommettes bien rouges, ce qui lui donnerait une mine plutôt sympathique si elle n’avait un regard fuyant et des lèvres d’une minceur telle que l’on dirait qu’elle ne peut ouvrir la bouche pour parler. De fait, au moment de décliner son identité, l’Huissier est obligé de lui demander de parler plus fort.

- Veuillez répéter, je vous prie.

- Je disais que je m’appelle Marie Rondeau, demeurant au 33, rue de la Pomme et que je suis employée par Damoiselle Camuest pour faire son ménage.

- Bien. Sur la Bible et devant Dieu, jurez de dire toute la vérité aux questions qui vous seront posées par cette cour.

- Je le jure.

En voilà une qui n’a pas l’air franche du collier. Au moment de jurer, son regard s’est baissé pour aller viser la pointe de ses sabots de bois. Sèriés, quant à lui semble tout à son aise de ce que va témoigner, il le sait, cette femme qui a dû être achetée ou menacée.

- Dame Rondeau, depuis combien de temps travaillez-vous chez Damoiselle Camuest ?

- Depuis sept ans, Monsieur.

- On dit Monsieur l’Avocat Général.

- Pardon, Monsieur l’Avocat Général.

- Vous y travailliez donc du temps où ses parents étaient encore en vie, en vie ?

- Oui, à la mort de ces pauvres gens, j’ai continué à servir. Oh ! Ce n’est pas les gages que peut me donner Damoiselle Claude qui n’a pas hérité d’une bien grosse fortune, mais ce petit salaire me permet de faire bouillir la marmite. Vous savez, j’ai cinq enfants.

Je suis sûr maintenant qu’il l’a menacée. A voir son pauvre regard et sa plainte directe à Sèriés concernant ses enfants, j’ai compris tout de suite que la pauvre fille a dû subir de terribles pressions. Il est vrai que l’on ne peut pas rester chez un employeur pendant sept ans, à moins d’y être très attaché, lorsque ses gages ont diminué entre temps. Ceci prouve bien la fidélité de cette pauvre Rondeau. Je regrette de l’avoir jugée à sa figure, je m’en veux terriblement.

- Ainsi, vous connaissez parfaitement la maison. Pouvez-vous dire à cette cour ce que vous y avez trouvé d’étrange.

- Eh bien, je sais pas moi !

- Mais si, ne m’avez-vous point parlé d’une certaine croix.

C’est lamentable la grosse perche qu’il lui tend, il devrait témoigner lui-même.

- Ah oui ! Il faut vous dire que Damoiselle Claude a une croix qui n’est pas chrétienne.

- Comment cela ?

- Pour tout vous dire, il n’y a pas notre Seigneur dessus, les bras en croix, avec les clous, et elle est toute dorée avec des arrondies au bout.

- Vous voulez dire trois pommelles à chacune de ses extrémités ?

- C’est ça, oui.

- Messieurs de la cour apprécieront. D’autre part, Dame Rondeau, trouvez-vous normal qu’une si jeune femme vive toute seule, sans parent, sans tuteur ?

- Ben, moi, vous savez, je me suis mariée à quinze ans, alors je trouve normal que Damoiselle Claude veuille bien attendre.

- Messieurs de la cour voudront bien excuser le témoin qui n’a pas bien compris la question et noteront la vie scandaleuse que peut être celle d’une jeune femme livrée à elle-même. Pour en revenir à la croix que possède l’accusée, il semble bien que ce soit une croix huguenote, de ces parias de l’Eglise, de ces ennemis de notre bonne religion catholique. Par ailleurs, il est noté dans les registres de la cour le témoignage de personnes qui ont vu à plusieurs reprises l’accusée intimement liée avec un étranger à la ville et qui loge chez l’oncle de celle-ci. Oncle, tout le monde le sait, qui se livre à l’astrologie et à l’alchimie, à l’alchimie, dis-je !

Du coup, je ne tends plus la tête et au contraire je me tasse afin que ce fourbe ne s’aperçoive pas de ma présence, car l’étranger dont il est question n’est autre que moi. Romi me lance un regard inquiet. Je lui souris faiblement afin de tenter de le rassurer.

Sèriés n’en a pas fini avec la bonne de Claude.

- Maintenant, pouvez-vous nous expliquer de quoi est rempli le premier étage de la maison de l’accusée ?

- Ben, moi, vous savez, je n’y connais pas grand chose. Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’il y a tout un bazar de cornues et d’alambics, comme pour distiller l’alcool, un chaudron qui bout tout le temps et que Damoiselle Claude s’en sert la plupart de la journée, si ce n’est des nuits.

- Ah ! Des nuits, des nuits. N’est-ce pas à ce moment là que les sorcières opèrent ? Donc, elle pratique la sorcellerie, comme son oncle, comme son oncle !

- Je ne sais pas, moi, je n’y connais rien.

- Mais enfin ! Les alambics, les cornues, la marmite ne sont-ils pas instruments du Diable, du Diable ? !

La pauvre femme ne sait plus où se mettre.

- Ben, oui, je crois.

- Ils le sont ou ne le sont-ils pas ?

- Ils le sont.

- Vous voyez, Messieurs de la cour, sa marmite du diable, son laboratoire, ses cornues et alambics, le défilé des personnes chez elle qui ressortent guéries, tout indique que l’accusée pratique la sorcellerie avec son oncle, une affaire de famille, somme toute ! Messieurs de la cour, je n’ai pas d’autres questions à poser au témoin, au témoin.

Le Président Rouaix se tourne alors vers de l’Hospital :

- Que Monsieur l’Avocat de la défense veuille bien disposer du témoin.

- Dame Rondeau, je vais vous poser une question que le Grand Inquisiteur aurait dû poser. Si vous répondez oui, une seule fois à l’énumération que je vais énoncer, alors l’accusée est vraiment une sorcière et j’abandonnerai, séance tenante, sa défense.

Donc, avez-vous vu, une seule fois des cornes aux pieds de l’accusée, avez-vous senti le soufre dans sa maison, évite-t-elle l’église, avez-vous vu des manifestations diaboliques en sa demeure, évite-t-elle d’effectuer ses prières, parle-t-elle, parfois, dans une langue étrange, évite-t-elle de porter une croix en bijou, fabrique-t-elle de l’or, a-t-elle un chat noir, danse-t-elle seule la nuit et enfin, vous a-t-elle jamais dissuadée de ne pas aller à l’église ou de ne pas prier notre Seigneur, ou encore vous a-t-elle demandé de pactiser avec le Diable ?

- Non, jamais.

- Etes-vous sûre ? Vous avez juré sur la Bible, il peut en aller de votre vie.

- Rien de tout ceci.

- Messieurs de la cour, je suis tout à fait rassuré car je défends bien une innocente et non une sorcière puisque ces questions font partie des enquêtes communes de l’Inquisition, destinées à proclamer la vérité, et je m’en serais voulu que Monsieur l’Avocat Général les oublient.

Ricanements dans la salle.

Ah ! Autre chose, avez-vous jamais vu l’oncle de l’accusée aider sa nièce dans ses travaux ?

- Non, jamais, elle préfère travailler seule.

- Pensez-vous que son oncle soit un sorcier ?

- Je ne sais pas, je sais qu’il est médecin.

- Mais si c’était un sorcier, pensez-vous que sa nièce le soit aussi ?

- Ben, y'a pas de raison.

- Il n’y a pas de raison, exactement, pas plus de raison qu’il y a de penser que Monsieur l’Avocat Général est un joueur invétéré à cause d’un vieil oncle de celui-ci qui a failli être encachoté pour dettes de jeux répétées, et qui s’en est tiré, on ne sait trop comment, d’ailleurs. Ce n’est pas parce qu’un membre de notre famille à un vice ou une attirance néfaste que nous devons obligatoirement en hériter. On ne peut donc accuser la Damoiselle Camuest de ce que fait son oncle.

Là, ce sont franchement des rires qui éclatent parmi l’assemblée. A ce discours, Sèriés s’est levé d’un bond.

- Monsieur, je ne vous permets pas !

- Et moi, je m’y autorise car l’affaire de votre oncle est de notoriété publique.

- Vous m’en rendrez raison !

De l’Hospital a décidé d’ignorer Sèriés et continue sa défense.

- Messieurs de la cour, la réputation de Michel de Nostredame ne cesse de grandir dans notre région. Bien que jeune encore, il a déjà prouvé par son talent de médecin qu’il était capable d’exercer son art avec efficacité. Les soins qu’il a prodigués pendant la terrible peste provençale sont dans toutes les mémoires. Or, on n’a jamais vu un sorcier accomplir des études de médecine ni venir en aide à son prochain. De plus, la perquisition effectuée au domicile de celui-ci n’a apporté aucune preuve tangible concernant des faits de sorcellerie, et cela, Monsieur l’Avocat Général s’est bien gardé de le rapporter à la cour.

J’ajouterai, que si Damoiselle Camuest vit seule, ce sont les circonstances de la vie et l’amour de notre ville qui l’ont décidée à rester à Toulouse. Après la mort de ses parents, elle n’avait d’autre choix que de rejoindre sa plus proche famille à Montpellier ou en Italie. Or, ayant reçu de ses parents en héritage une petite maison et quelques meubles, elle a préféré rester dans notre bonne ville qui l’a adoptée et où elle est appréciée. Là encore, on ne peut reprocher à Damoiselle Camuest un choix du cœur et de la raison. J’en ai fini avec le témoin.

La pauvre Dame Rondeau se retire sur la pointe des pieds. En passant devant Claude, elle s’arrête un instant, la regarde tristement et lui dit d’une voix tremblotante :

- Je vous demande pardon.

Malgré la douleur physique qui l’étreint, Claude lui sourit et faiblement lui répond :

- Tu es pardonnée.

La pauvre femme ne peut retenir ses larmes et s’en va en s’essuyant le visage. Cette scène ne semble pas être du goût de Sèriés qui voit son témoin complètement discrédité auprès des juges par son geste de repentance. S’ils n’avaient pas compris que la peur guidait sa déposition, maintenant, ils sont fixés.

Le Président demande à l’Huissier :

- Faites avancer le témoin suivant.

- J’appelle le sieur Thibault Barboles.

Un homme d’une soixantaine d’années s’avance tenant son chapeau des deux mains. De haute stature, malgré la position voûtée qu’il semble avoir depuis toujours, il arbore un visage tout en longueur, apparence que lui donnent ses joues pendantes tels des favoris. Lui aussi paraît venir témoigner contraint et forcé. C’est avec beaucoup d’hésitation qu’il jure devant Dieu. Sèriés ne le laisse par réfléchir et l’attaque sitôt le dernier mot du serment prononcé.

- Homme Barboles, pouvez-vous dire à cette cour où et quand avez-vous vu l’accusée ici présente, présente.

- Eh ben ! c’était à la messe d’hier matin en la basilique Saint-Sernin.

- Et qu’y avez-vous vu d’étrange, d’étrange ?

- Euh ! c’est la façon de se signer de la Damoiselle qui m’a paru bizarre, pas vraiment comme une bonne chrétienne, enfin, différemment.

- Pourquoi ne pas en avoir prévenu un prêtre ?

- Ben, vous savez, moi, je cherche pas les ennuis.

- En tout cas, on peut dire que vous en avez été choqué.

- C’est ça, oui.

- Messieurs de la cour, il y a de fortes présomptions d’hérésie contre l’accusée. En effet, pour ne pas attirer l’attention, elle se rend bien aux offices de l’église, mais n’y participe pas vraiment et se signe différemment pour être en accord avec ses pensées hérétiques. Alors oui, on la voit à la messe, mais c’est pour mieux donner le change et y venir offenser notre sainte mère l’Eglise ! Monsieur l’Avocat de la défense, je vous laisse le témoin si tant est que vous souhaitiez l’interroger.

De l’Hospital s’avance en souriant et se met à tourner doucement, à petits pas mesurés, autour du témoin qui commence à chiffonner son chapeau.

- J’imagine que vous êtes un bon chrétien.

- Ça, dame, oui.

- Et que vous suivez attentivement l’office.

- Pour sûr.

- Et qu’il ne vous viendrait pas à l’idée de lorgner sur une jolie femme pendant ce temps.

- Dame, non !

- Où étiez-vous placé lorsque vous avez vu ce fameux signe de croix ?

- Et ben, juste à côté d’elle.

- Donc, de côté.

- Oui.

- Donc, bon chrétien suivant l’office, ne se laissant pas distraire par la gent féminine et étant sur le côté, comment avez-vous pu voir ce que faisait Damoiselle Camuest ?

- Ben, je l’ai vu.

- Si vous l’avez vu, pourriez-vous refaire pour cette cour le geste de la damoiselle ?

L’homme est vraiment embarrassé, il ne sait comment faire et se signe en un mouvement désordonné.

- C’est ce que vous appelez : différemment.

- éh ben oui, pas comme tout le monde.

- Sieur Barboles, il va falloir refaire exactement le signe de Damoiselle Camuest, la pitrerie que vous venez de nous singer n’a pas, j’en suis persuadé, convaincu la cour et l’auditoire. Vous êtes sous serment devant Dieu, je vous le rappelle ! Veuillez préciser, de façon plus exacte comment s’est signée Damoiselle Camuest. Montrez à la cour, je vous prie !

L’homme n’en peut plus, il tourne son chapeau dans tous les sens. D’un regard il cherche du secours vers Sèriés comme pour lui demander pardon à l’avance de son incapacité à être un faux témoin. Un autre regard de supplication vers de l’Hospital qui ne sourit plus du tout. Lorsqu’il croise celui de Claude, son visage se décompose, et il finit par lâcher :

- éh ben, je ne saurais dire, j’étais de côté, je n’ai pas bien vu.

- Alors, vous n’avez pas bien vu ? En fait, vous venez témoigner que vous n’avez rien vu ! Messieurs les juges apprécieront ! Je vous remercie, vous pouvez disposer.

- ça veut dire que je peux partir ?

- Exactement.

Les plus lettrés du public ricanent. La précipitation avec laquelle Sèriés a voulu cette enquête est en train de se retourner contre lui. On ne s’improvise pas faux témoin en si peu de temps.

Le témoin suivant fait son entrée. Tiens, celui-la ne semble pas avoir peur, ni être impressionné. Il marche droit, digne, l’air tout à fait respectable. Ses habits de velours noir sont de bonne coupe. Il paraît la cinquantaine, a le cheveux noir, l’air sérieux, un peu triste cependant ; il a tout du bourgeois établi.

- Je m’appelle Raoul Daguerre, demeurant au 13, rue des Cordeliers et je suis Apothicaire et Herboriste.

L’Huissier lui tend la Bible.

- Sur la Bible et devant Dieu, jurez de dire toute la vérité aux questions qui vous seront posées par cette cour.

- Je le jure.

Sèriés, qui semble vissé à sa chaise et ne sort pas de derrière son bureau, affiche le plus large des sourires en questionnant l’Apothicaire.

- Maître Daguerre, connaissez-vous l’accusée ?

- Parfaitement, elle est une de mes clientes.

- Est-ce une bonne cliente ?

- Pour ça, oui.

- Mais encore ?

- L’accusée m’achète force quantité de plantes.

- Tiens, tiens ! Mais d’après vous qu’en fait-elle ?

- J’ai ouï dire qu’elle soignait des gens.

- Croyez-vous qu’elle ait le droit de soigner ?

- Non, car elle n’a pas fait ses universités et ne possède pas de diplôme de médecine.

- Mais n’est-ce pas étrange toutes ces plantes qu’elle vous achète ?

- Pour ça, oui. Je n’ai jamais vu une telle quantité d’achats, quand bien même ce devrait être pour soigner des personnes qui viennent la voir.

- Alors c’est qu’elle a une activité parallèle.

- Cela, je ne saurais point dire.

- Eh bien ! Moi, je vais vous le dire ! C’est pour se livrer à ses activités de sorcellerie qu’elle a besoin de toutes ces plantes, sinon qu’en ferait-elle ? Il est bien connu que les sorciers travaillent la nature et utilisent sa végétation pour fabriquer filtre du Diable, pommades sournoises et liqueurs assassines ! J’ai mes renseignements ! Les soi-disant malades qui viennent la voir ne le sont pas tant que cela. Si un cas dépasse sa compétence elle l’envoie à la médecine, la vraie ! Donc, Messieurs de la cour, il est là une utilisation maligne des plantes qu’elle achète à ce brave Apothicaire ! Et dans ce domaine, tout le monde sait, il n’est pas besoin de longs discours, que celui qui utilise la nature autrement que pour soigner, se livre à la sorcellerie ! Monsieur l’Avocat de la défense va sans doute nous dire le contraire !

- Certainement, Monsieur l’Avocat Général. Pour ma part, je me garderai bien de tirer des conclusions sur des ragots et des chimères. Je ne m’attacherai qu’aux faits. Monsieur l’Apothicaire, payez-vous vos taxes ?

- Bien sûr, Monsieur, je suis légalement inscrit.

- Et vous ne vendez pas de produits contraires à la loi.

- Bien sûr que non !

- Alors comment pouvez-vous reprocher à une cliente de vous acheter ce que vous offrez au public ?

- Ce n’est pas tellement les articles, c’est la quantité.

- Quand bien même elle vous aurait acheté le magasin, n’était-elle pas en droit de le faire pour des produits licites que vous vendez licitement ?

- Je ne sais pas.

- Et bien moi je soutiens fort et ferme que chez un maquignon, si au lieu d’acheter un cheval, je lui achète tout son haras, devrais-je, pour autant, craindre une quelconque rigueur d’une quelconque loi ? Mais cessons d’écouter le témoin se plaindre de gagner trop d’argent avec de bons clients qui lui achètent de bons produits et venons-en aux faits. J’ai, par-devers moi, tous les écrits des travaux de Damoiselle Claude concernant ses expériences sur les plantes. Il est une chose établie que celle-ci se livre à des recherches afin de trouver quel mélange de simples donne le meilleur résultat pour chaque catégorie de maladies. Dans ses écrits sont consignés les résultats de ses études et de celles en train. Monsieur l’Huissier, veuillez montrer les notes de Damoiselle Camuest à la cour.

L’Huissier apporte les notes de Claude au Président Rouaix qui se fait une joie de les examiner attentivement et de déclarer :

- Tout ceci me semble en effet conforme.

Sèriés n’en peut plus, il se lève d’un bond et hurle :

- Ce sont là plantes du Diable !

Rouaix, ne se départit pas de son calme, continue l’examen des notes de Claude et laisse tomber, d’une voix feignant l’indifférence :

- Je n’ai jamais vu écrit dans la Bible que le Diable aurait créé des plantes.

- Vous ne pouvez nier qu’il en existe de mauvaises !

- Comme il existe de mauvaises gens mais ils sont créatures de Dieu, rétorque Rouaix. Monsieur l’Avocat de la défense a-t-il encore quelque chose à faire avec le témoin ?

- Oui, Monsieur le Président, il n’y en a pas pour très longtemps. Maître Daguerre, est-il vrai, que vous-même, vous vous intéressiez au mélange des simples ?

- Oui, cela est vrai.

- Est-il vrai que vous avez tenté de publier un ouvrage sur vos travaux mais que le manuscrit a été refusé par l’imprimeur ? Est-il vrai, aussi, que vous délivrez des mélanges de votre cru à quelques-uns de vos clients et est-il vrai que certains en sont morts ou tombés plus gravement malades ? Est-il vrai, enfin, que vous avez tenté d’appliquer la méthode de Damoiselle Camuest une fois qu’elle vous eut parlé des ses travaux et de la façon qu’elle comprenait de vaincre le mal par le mal et que vous-même, n’ayant pas bien compris le principe, avez joué ainsi avec la vie de vos clients par une mauvaise application de cette loi innovatrice ! ?

- Je ne saurais répondre.

- Je veux bien répondre à votre place puisque vous voilà d’un coup empreint d’une grande timidité. La réponse est oui, oui, et re-oui ! J’ai ici la liste des témoins qui sont prêts à venir à cette enquête publique, lorsqu’il plaira à la cour, pour répéter ce que j’affirme.

La jalousie, Maître Daguerre, c’est la jalousie qui vous a fait venir jusqu’ici accuser celle qui s’était confiée à vous et vous demandait conseil. C’est l’ignorance de la pratique des soins qu’a Monsieur l’Avocat Général qui lui fait croire que Damoiselle Claude ne soigne que des rhumes et renvoie le reste à la médecine. Dans cette liste, j’ai les noms des personnes qui ont été guéries de maladies que la vraie médecine avait abandonnées. Damoiselle Claude fait preuve de grande vertu en reconnaissant les limites de sa connaissance et il serait bon que les médecins lui envoient les patients à qui une plante ferait mieux et moins fort qu’une saignée ou que la pose de sangsues. Damoiselle Claude n’a pas fait ses universités mais elle ne tue pas ses patients en toute légalité. J’en ai fini avec le témoin.

Le Président Rouaix consulte alors ses documents, tourne et retourne quelques feuillets et demande à de l’Hospital :

 - Monsieur l’Avocat de la défense, je ne vois pas l’inscription de vos témoins. Qu’en est-il ?

- Monsieur le Président, mes témoins sont ceux de l’accusation. Ils ont bien démontré à eux seuls le peu de foi que l’on peut accorder à leur vérité qui s’est retournée contre eux. Ces témoins ont, en fait, manifesté de l’innocence de l’accusée par le peu de crédibilité de leur discours. En outre, j’ai là la signature ou le sceau de dizaines de personnes qui attestent toutes de leur guérison uniquement par les décoctions de l’accusée. Je n’ai pas voulu ajouter de la longueur aux débats et faire venir ces garants. Si la cour s’en contente, je dépose ce document auprès d’elle.

- La cour s’en contentera. Huissier, veuillez nous apporter la pièce.

Heureusement que personne n’a témoigné d’avoir été guéri grâce à l’imposition des mains, comme je l’ai vu faire devant moi par Claude.

- Monsieur l’Avocat Général, Monsieur l’Avocat de la défense, si vous n’avez pas d’autres pièces à rajouter au dossier, je vous demanderai maintenant de vous exprimer chacun à votre tour. Monsieur l’Avocat Général, je vous en prie.

Sèriés se lève et vient devant les juges. Il a moins de superbe qu’au début de l’audience et s’engage dans un réquisitoire qu’il sent avoir peu de chance d’être entendu à cause du faible crédit que le public, et certainement les juges, ont accordé aux paroles des témoins. Mais c’est avec conviction, comme un sursaut d’orgueil, qu’il entame son discours.

- Messieurs de la cour, Monsieur le Président, dans ma déjà longue carrière de Grand Inquisiteur, il m’a été donné d’étudier bon nombre de cas de sorcellerie. J’estime donc avoir une certaine expérience en la matière. Le cas de Damoiselle Claude Camuest est typique de la jeune sorcière apprenant à concocter ses potions à l’aide de plantes, essayant, par son labeur et beaucoup d’expériences de retrouver les formules de ses aînées. Femme vivant seule, la langue bien pendue, mauvaise chrétienne, pratiquant des guérisons on ne sait trop comment, ayant un oncle alchimiste, tout indique que l’accusée pratique la sorcellerie. Mais il y a plus grave ! Il est établi que Damoiselle Camuest a des accointances avec le mouvement hérétique qui ne cesse de se développer dans le royaume de France. Elle est donc doublement coupable !

Cependant, eu égard à la jeunesse de l’accusée, à la possible Rédemption de son âme et de son esprit, et espérant qu’elle reviendra à de meilleures dispositions, j’estime que lui ferait le plus grand bien un encachotement à mur large de cinq ans seulement.

Sèriés va se rasseoir, sûr de son fait, content de la mansuétude dont il a fait preuve en demandant une condamnation qui lui semble légère. Les ecclésiastiques de l’assemblée paraissent aussi satisfaits du réquisitoire et font des commentaires joyeux sur l’imminente sentence.

De l’Hospital s’avance à son tour au milieu de la pièce, la tête baissée, se tenant le menton, semblant prendre une longue réflexion.

- Messieurs de la cour, Monsieur le Président, j’ai fait mes études de droit à Toulouse et en retire une certaine fierté d’avoir appris sous la direction de grands Maîtres tel Jean de Boyssoné. Le temps de mon université, j’ai appris que la loi écrite prévalait sur tout et que les faits étaient plus importants que les suppositions. Nous sommes à un tournant de notre histoire où nous laissons les peurs ancestrales et l’ignorance derrière nous. Partout en France l’Humanisme triomphe à tous les niveaux et marque de son empreinte nos institutions et nos lois. Pourtant, il est encore des poches de résistances à ce mouvement de libération de l’Homme et Toulouse, ville que je chéris, ô combien, est malheureusement la première de celles-ci. La terreur et l’arbitraire règnent encore par le biais de la puissance de l’obscurantisme.

 Aujourd’hui, enfin, alors que ses forces vont en diminuant, il essaie de relever la tête en un dernier combat. Eh bien ! Sa tête, il faut la lui couper ! Son dernier combat il est en train de le livrer contre ceux qu’on appelle les hérétiques et qui ne sont ni plus ni moins que des Français et des chrétiens adorant même Dieu. Certes, je vous l’accorde, la façon est un tant soit peu différente. Mais est-il nécessaire de creuser le fossé qui nous sépare d’eux par le sang et la répression ? L’histoire nous montre que les idées sont plus fortes que le glaive et que les répressions sont toutes mortes avec ceux qui en étaient les instigateurs. L’histoire nous montre encore que les idées de liberté, de justice et d’équité ont traversé les siècles, continuent et continueront à habiter l’esprit de l’Homme tant qu’il subira le joug de ceux qui pensent que leurs droits passent par la destruction physique ou spirituelle des autres. C’est par la tolérance envers son prochain, si l’amour en est difficile, que s’améliorera la société moderne qui est la nôtre et non pas par la haine et le rejet.

Dans cette affaire qui nous occupe, c’est le manque de tolérance qui a conduit Damoiselle Camuest devant ce tribunal. Que voyons-nous ici ? Une jeune femme empreinte d’humanisme et venant au secours des plus démunis. Son chemin n’est certes pas celui de l’université mais seul le résultat compte et le nombre de ses patients qu’elle a guéri est là pour en témoigner. En outre, Damoiselle Camuest n’a jamais demandé rétribution contre les médicaments qu’elle donne à ses malades et l’argent de ceux qui lui en ont donné a toujours été utilisé pour acheter de nouvelles plantes ou reconstituer son fonds de recherche. Alors si on doit la condamner d’après la loi, c’est pour l’exercice de la médecine sans diplôme et non pour sorcellerie. Je ne reviendrai pas sur le témoignage de la bonne de Damoiselle Camuest qui avait plus de peur qu’elle ne lui voulait de mal et je vous demande Messieurs de la cour d’entendre la voix de la raison.

Pour ce qui est de la foi de ma cliente et de sa fidélité en notre sainte mère l’Eglise, il n’est que de demander à ses voisins, aux habitués de la basilique, aux pauvres avec qui elle partage pour que s’envolent définitivement les propos évasifs du témoin Barboles.

Maintenant, j’ajouterai une chose, il est clair que ce qui choque le plus l’accusation c’est le fait que cette jeune femme puisse disposer de son esprit et de son temps afin d’étudier de nouveaux moyens de venir en aide aux autres. Ni les titres, ni la puissance de ceux qui voudraient la réduire ne l’impressionnent. Et si, par hasard, il se trouvait dans cette assistance quelques personnes qui ne voudraient la considérer que comme une femme tout juste bonne à séduire et réchauffer leur carcasse à son corps virginal, ils se trompent sur le caractère de Damoiselle Camuest qui choisira librement son époux sans y être contrainte.

Messieurs de la cour, Monsieur le Président, je vous prie de ne considérer dans cette affaire que les faits, en dehors même de toute polémique religieuse ou médicale, et demande que soit déclarée innocente et relâchée Damoiselle Camuest pour faute de preuve.

Sèriés n’a pas arrêté d’essuyer sa bouche de la bave qui coulait à la commissure des lèvres. Il ne pouvait interrompre de l’Hospital mais à son regard on voyait bien qu’il aurait aimé lui planter une dague en plein cœur. La foule n’est pas non plus restée insensible au discours de l’avocat. Il y a quelques ecclésiastiques dans l’assemblée qui ont manifesté leur humeur à certains propos. En dehors de Sèriés, je crains que de l’Hospital ne se soit fait de durables ennemis. Le Président Rouaix a eu, lui aussi, des mouvements de corps à l’écoute de certaines phrases mais on voyait bien qu’il ne voulait pas interrompre un discours qui enfonçait définitivement le Grand Inquisiteur. Des « Oh ! » ont fusé, des « Non ? » ont été poussés. Toute la partie de la défense a été suivie avec attention par le public qui n’en a pas perdu une miette et l’a ponctuée de ses remarques émotionnelles.

Le Secrétaire du roi ne semble pas avoir été là tellement son visage est de marbre lorsque, s’avançant face à la foule, il annonce :

- Messieurs, veuillez vous découvrir, la cour se retire pour débattre.

Le Président et les Assesseurs disparaissent dans la salle du fond et les langues commencent à se délier, chacun allant de sa remarque sur ce qu’il venait de voir et d’écouter. Tout autour de moi, j’ai le loisir d’entendre les commentaires :

- Mon cher de Naves, ce de l’Hospital n’est certes pas promis à une grande carrière. Je n’ai jamais vu un homme se faire autant d’ennemis en si peu de temps.

- Comment, Monseigneur, avez-vous pu tolérer ce discours sur la tolérance envers les hérétiques.

- Ce de l’Hospital est un visionnaire, il est certainement promis à un bel avenir professionnel. Dommage qu’il ne s’intéresse pas à la politique.

- Cette Camuest est donc vierge et libre ? Avez-vous vu son minois ? Il est à croquer !

- Heureusement que nous avons l’adresse de cet Apothicaire, c’est une maison à éviter.

Tout y passe, des commentaires graveleux aux flatteurs. Sans trop hausser la tête, j’essaie de voir comment Claude a pu supporter cette audience. Elle est là, tête baissée, les mains jointes, brisée, sans ressort. Mon Dieu, faites que cette attente ne s’éternise pas !

Justement, du fond de la salle, la porte s’ouvre et les juges s’avancent vers l’estrade. Je retiens mon souffle, mon cœur bat à tout rompre, je me mets à transpirer abondamment. Les juges sont devant leur bureau, debout, ils attendent. Claude attend.

Le Secrétaire du roi s’avance au milieu de la salle et proclame d’une voix forte :

- Messieurs, découvrez-vous, l’assemblée des juges va prononcer sa conclusion. Accusée, levez-vous.

Claude, aidée par les deux gardes essaie de se redresser.

Rouaix déplie un parchemin met sa main devant la bouche, toussote, et l’air impartial, mais l’est-il vraiment, prononce :

- Entendu l’accusation, la défense et les témoins, cette assemblée en enquête publique se prononce pour la mise hors scellés de l’accusée et ordonne que les frais, épices et travail des Assesseurs ainsi que l’avocat de l’accusée, l’accusée, ses frais et obligations soient payés par le trésor.

Les mains battent à s’en rompre, les cris de joie montent jusqu’à la voûte, je danse sur place, Romi a pris Lancefoc par les bras et le fait tourner. Pratiquement toute l’assemblée célèbre la défaite de l’accusation, la déconfiture de Sèriés. Le tordu a maintenant intérêt à bien compter ses voix pour les prochaines élections des Capitouls. Seuls, quelques offusqués par de l’Hospital affichent leur réprobation ou montrent des têtes d’enterrement. J’essaie d’apercevoir Claude, mais tous ces mouvements m’en empêchent. Qu’importe, dans quelques instants je vais pouvoir la serrer dans mes bras, la consoler, la cajoler, la guérir, lui faire oublier.

- Messieurs de la cour, je n’en ai pas fini !

La voix est forte, le son de la colère vient de retentir dans la salle. Les juges qui s’apprêtent à partir, s’arrêtent net. Rouaix se retourne et fixe Sèriés. Celui-ci essuie de la bave aux commissures des lèvres et essaie de retrouver son calme. Il prend une profonde inspiration et dit d’une voix calme mais tranchante :

- En ma qualité de Grand Inquisiteur, la loi m’autorise, après une enquête publique, et en dépit du résultat, de demander que soit posée, au nom de Dieu, la question extraordinaire. Je vous demande donc, Monsieur le Président, je vous enjoins, de faire porter l’accusée aux deux heures de l’après-midi à la chaussée du Bazacle pour qu’elle y subisse la question extraordinaire.

La salle s’est tue, arrêtée nette, mon cœur aussi, mais vraiment, il a eu un soubresaut.

Rouaix revient vers son bureau. Il bout sur place, intérieurement. Sa colère arrive à transparaître.

- Vous avez raison de m’enjoindre, je saurai m’en souvenir. Mais vous savez que cette procédure est inusitée.

- Je le sais !

- Et qu’aller à l’encontre d’une décision de la Chambre royale peut être mal perçu par ses membres.

- Je n’en ai cure !

- Bien, puisque telle est la loi, j’ordonne que l’accusée soit portée aux heures et lieux dits pour y subir la question. La séance est levée.

Je n’ai pas vu qui a lancé le premier légume, ni d’où il pouvait sortir, mais en un instant une pluie maraîchère s’abat sur Sèriés, les sifflets retentissent, les « Hou ! » se propagent, les claquements des talons de bottes se multiplient sur le sol. Des noms d’oiseaux commencent à fuser à l’encontre de Sèriés « Torchecul ! Cornecouille ! Catin ! », les esprits s’échauffent. Rouaix, malgré l’antipathie qu’il a manifestée à l’encontre de Sèriés, ne peut supporter, en homme de droit, que soit bafouée l’enceinte du tribunal.

- Messieurs, Messieurs, je vous en prie !

Rien ne semble arrêter la vindicte toulousaine, les cris redoublent au lieu de se calmer.

Rouaix se tourne vers de Tréjac qui a déjà fait un pas en avant.

- Capitaine, dispersez cette foule et faites revenir le calme.

Voilà de Tréjac ce qu’il espérait, une échauffourée pour rétablir l’ordre. Là, il est à son affaire. Il se tourne vers ses gardes et leur lance un tonitruant :

- Allez, vous autres !

Les hallebardiers s’avancent en rang serré, l’arme en avant, l’air menaçant. La foule qui n’est quand même pas venue pour écoper d’un mauvais coup, proteste, clame sa réprobation mais se retire doucement vers la sortie. Les portes ne sont pas loin et nous voilà repoussés dans le couloir par la vague humaine. Les cris de contestation s’en trouvent amplifiés par la voûte de pierre, les manifestants se dispersent. Malgré tout les choses vont en s’atténuant, les clameurs s’amenuisent et les passions se calment devant la barrière des hallebardiers empêchant toute intrusion dans la salle du tribunal.

Anesthésié, c’est le mot que je cherchais pour comprendre mon état. Les jambes en coton, me supportant à peine. Ce couloir est d’une longueur démesurée, ou alors, c’est l’effet du médicament que j’ai pris. Qu’est-ce que je raconte ? Je n’ai pas pris de médicament ; mais c’est tout comme. Je comprends maintenant pourquoi lorsque j’ai vu des malheurs arrivés ou annoncés à des personnes celles-ci ne semblaient pas être affectées à la mesure de la tragédie. Il m’avait toujours semblé que si j’avais été à leur place, en réaction, mon cœur ou mon cerveau auraient explosé. Aujourd’hui, je suis dans le cas de celui qui a vu le ciel s’effondrer sur lui. Je crois que lorsque la surprise ou la douleur est trop forte, on est anesthésié. Nos sens se mettent en sommeil, notre corps devient plus lourd, insensible. L’esprit s’endort, n’échafaude rien, ne conclut rien. C’est le médicament d’une grande détresse. Romi s’aperçoit de mon état et vient tout à côté pour me prendre le bras et me soutenir. Nous voilà dehors, dans la rue. J’entends à peine Lancefoc et Romi discuter.

- Lancefoc, qu’est donc cette histoire de la chaussée du Bazacle ? Qu’y a-t-il près de la Garonne ?

- Ah ! Mes pauvres amis, que voilà une bien triste journée. Je ne sais comment vous dire mais c’est la plus infâme des choses. Je ne comprends pas que l’on puisse encore employer de tels procédés au siècle de lumière.

- Mais encore ?

- C’est un appareil destiné à confondre les sorcières. Il s’agit d’une perche posée sur un axe et dont l’extrémité est pourvue d’un très lourd siège sur lequel est attachée la suppliciée. Cet appareil est installé près de l’eau et l’extrémité où se trouve la malheureuse y est plongée. Si celle-ci reste au fond, elle est innocentée, si elle flotte, la preuve de la sorcellerie est faite.

- Mais enfin, si le poids la fait couler, elle peut très bien se noyer !

- Hélas oui, mais alors, la preuve de l’innocence aura été faite. L’art du bourreau c’est de la maintenir le plus longtemps possible au fond pour voir si une force surnaturelle pousse la suppliciée à la surface mais de ne pas la laisser trop longtemps sans air afin qu’elle ne se noie pas.

- Je n’ai jamais rien entendu d’aussi débile. Que pouvons-nous faire ?

- Hélas, rien pour le moment. Je vais prévenir le Sénéchal Monsieur de la Rochechouard afin qu’il puisse se libérer de ses obligations et assister en personne au supplice. Car le bourreau, qui est aux ordres de Sèriés, pourrait bien écouter de trop près la rage de celui-ci. De voir mon ami le Sénéchal, le fera cantonner dans la stricte légalité.

Martin Luther.

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