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MOTS-CLEFS SUR TOULOUSE EN 1533 Résumé : Romi a entrainé Daniel, son Disciple, en un voyage dans le Toulouse du XVIe siècle pour lui faire découvrir les vérités de l'Amour. Lui même, en élève, devra recevoir les enseignements d'un Maître pour parfaire sa quête alchimique. Ils y rencontreront de célèbres personnages qui vécurent dans la ville rose de 1533. Arrivée de Daniel Maleville et de Romi Boissères en 1533 - L'auberge, la belle Paule et le guet-apens. L'arrivée de François Rabelais chez son ami Nostradamus. - Joute oratoire entre Rabelais et Pierre Lancefoc. Le trésor de Nostradamus - Bibliothèque d'Alexandrie. - Le procés.Vous pouvez aussi rechercher un mot par l'intermédiaire du menu de votre navigateur (Dans Internet Explorer : Edition=>Rechercher dans cette page).Aller vers les pages de la Ière partie ésotérique - IIème partie contemporaineTélécharger au format ZIP la Ière partie, la IIème partie, la IIIème partie. Aller vers
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Arrivée de Daniel Maleville et de
Romi Boissères en 1533. La musique jouait en sourdine depuis un bon moment déjà lorsquune main se saisit de moi et me secoua. - Daniel, Daniel, réveille-toi. Cest ça Daniel, réveille-toi bien parce quil me semble que tu as dû perdre quelque chose en route. Péniblement, un il, puis le deuxième. Où suis-je ? Ah oui ! Romi, le retour dans le passé. Cest pas vrai ! ? Je me redresse dun coup. Romi est là, à côté de moi, me tenant le bras quil a fini de secouer. Il est toujours habillé comme pour un bal masqué, moi aussi dailleurs. La salle, la salle
de restaurant nest plus tout à fait pareille. A la place des tables, il ny en
a quune seule, grande, longue. Dessus sy trouvent de grands plats de
victuailles et deux chandeliers en étain. Le feu crépite dans la cheminée, une viande
est en train dy rôtir. Je nai pas le temps de tout saisir, de tout
comprendre, que Romi me lance : - Vite, vite, il
faut partir dici. Il y a des gens dans la maison et nous ne serions peut-être pas
les bienvenus sils nous découvraient. Des gens, des gens, mais est-ce de Johnny dont il
parle ? Je suis déjà debout, tiré par la manche que Romi tient
fermement. Il mentraîne vers la porte de sortie. On sy arrête devant. Romi
tend loreille puis ouvre la porte et risque un il. - Personne dans le
couloir. Allons-y. Le son, de ce qui me semble être un clavecin, joue plus
fort, il est accompagné dune flûte. La musique vient dune pièce dont la
porte est ouverte. Il va falloir passer devant. Je mesure le contraste qui sépare la
douceur de ces harmonies et mon angoisse. Romi semble moins stressé que moi. Il avance
dun pas ferme dans le couloir, la tête haute, alors que jaurais tendance, en
un geste dérisoire, à me courber comme si le fait de me rendre plus petit pouvait me
faire échapper à une éventuelle interpellation. Nous passons devant la porte. Je regarde droit devant, sans
risquer un il dans la pièce. La musique ne sarrête pas, personne ne nous a
remarqué. Nous voilà dans lescalier que nous avons pris tout à lheure
enfin, je veux dire « avant » ou « plus tard », je ne sais plus.
Les marches sont en bon état, pas dusure. Nous les dévalons quatre à quatre. Nous
voici dans la cour. Quelle chance, personne ! La grande porte cochère est là,
fermée. Dun pas rapide nous nous dirigeons dessus. Nous y sommes. - Où
allez-vous ? Un canon vient de résonner dans mes oreilles. Cette voix qui
vient de derrière nous. Romi sarrête net dans son élan. Comme il me tient
toujours par le bras, je fais un pas de plus espérant pouvoir continuer, et suis stoppé
net dans ma course. Je ne veux pas me retourner. Je me rends compte tout à coup que le
viol de propriété privée ça doit aussi exister au XVIe siècle. Je me vois
déjà enfermé dans les geôles du roi et Christiane attendant mon retour et se demandant
quel chemin des écoliers jai bien pu prendre. Pour un peu, jen rirais. Je
lève les yeux comme pour essayer de méchapper, de menvoler. Au-dessus de la
porte cochère la figure sculptée dune Gorgone nous regarde en riant comme si elle
savait qui nous sommes et doù nous venons. Romi fait volte face, redresse la taille, et sans se
démonter sadresse à notre interpellateur : - Nous étions venus
voir Monsieur pour lui présenter nos civilités mais ne lavons point trouvé.
Pourriez-vous nous ouvrir, mon brave. Je me retourne. Un laquais, un valet, que sais-je, ou ce qui
lui ressemble, est là, au milieu de la cour, lair interloqué. On sent bien sa
surprise et sa réprobation mais aussi la crainte. Romi est assez bien habillé, je
ny connais pas grand chose, mais il ressemble à un « Seigneur », terme
quon aurait pu lui attribuer à cette époque. Nos habits de peau ne sont pas
riches, la dentelle rare, mais ils nous établissent dans cette petite noblesse de
province qui, si elle nest pas souvent fortunée, nen a pas moins des titres
et des charges ce qui la fait craindre des petites gens. - Pardonnez-moi mes
seigneurs, je ne vous ai pas vu entrer. Je vous ouvre céans. Cest bien un temps où lhabit fait le moine, je
ne me suis pas trompé. Le bougre (tiens, voilà que je me mets à parler à
lancienne) passe devant nous, le dos courbé en un geste de soumission et se
précipite vers la grand porte. Il louvre à laide dune énorme clef.
Nous passons devant lui et, pour ma part, pas tout à fait encore rassuré. Romi, arrivé
à sa hauteur, lui lance un : - Merci mon brave. Je crois rêver. Ou plutôt, je me croirais au cinéma ou
dans une pièce de théâtre. Romi, jouant les grands seigneurs, la main négligemment
posée sur son épée. Tout ceci me laisse songeur. La lourde porte se referme derrière
nous. Maintenant, nous voici dans la rue. Le choc. Ça grouille, ça crie, ça sinterpelle et
surtout, ça sent. Une odeur assez nauséabonde flotte dans lair. Il est vrai que la
rigole du milieu de la rue charrie une eau et des résidus étranges. Et tous ces gens
habillés avec
, dailleurs, je ne connais pas les noms de ces accessoires
vestimentaires, enfin, habillés comme autrefois. Nous voilà bien obligés de nous fondre
dans cette foule, dêtre des gens parmi les gens de cette époque, de nous comporter
comme si nous nous promenions naturellement, tout naturellement. Cest ce que je me
répète depuis que nous avons commencé à marcher. Seulement, il y a un hic. Je ne
comprends rien, ou devrais-je dire, je ne comprends goutte à ce qui se dit autour de moi.
Je sais le français de ce temps différent du français moderne, mais pas à ce
point ! De plus, presque tout le monde semble parler loccitan. Je tends
loreille autant que faire se peut et me rappelle Romi disant quil ne devrait
pas y avoir de trop grands problèmes avec la langue et que nous nous adapterions à elle.
Alors, je redouble deffort, devenant plus attentif, essayant découter avec
mon cur, avec mon corps. A un moment, nous passons devant la boutique dun
fripier dont je ne peux trop saisir la conversation qui, cependant, sadapte à ma
compréhension au fur et à mesure que je mouvre à cette époque. - Senher, s'aquel
perpunt vos convent pas, n'ai d'autres a la botica que faràn tan plan. Sèm aquí per
acontentar la practica. - çò que cèrqui, es pus lèu un vestit qu'anariá
plan amb n'aquesta sason. - Mon bon mossur,
sètz convidat a dintrar dins la botica. I trobaretz probablament tot çò qu'estimatz
mai. Nòstre obrador es conegut dins la nòstra bona cuitat per la diversité de sos
articles. Es una causida unica que je vous propose. Messire,
vos'n pregui, sil vos plai de prendre la peine dentrer. ça y est. Jai accroché. Je devine ou je ressens ce qui
se dit Romi saperçoit de mon trouble et, se penchant vers
moi, me dit à voix basse : - Ne dis rien, ne
parle pas et sois attentif. Sûr, je ne vais pas demander mon chemin. De toute façon,
Romi doit savoir où nous allons car il se dirige sans hésitation. Nous débouchons sur
la rue Saint-Rome. Un panneau de bois, plaqué sur une maison, indique - rue
Saint-Romain -. « Le passé est un pays
étranger, les choses sy font autrement » dit le poète. Si ce quartier
est très animé, cela provient du fait des nombreux marchands ; les magasins sont
serrés les uns contre les autres. Tous les rez-de-chaussée sont occupés par des
artisans qui travaillent sous les yeux des passants : boulanger, potier,
maréchal-ferrant. Mais ce qui domine surtout dans cette rue, ce sont les couturiers et
les drapiers qui étalent leurs pièces de laine, de peau ou de lin et pour les boutiques
plus cossues, les couleurs flamboyantes du brocart. Nous tournons à gauche et remontons vers la rue des Changes.
Malgré mes habits de daim, le chapeau, ma cape et les gants, je nai pas chaud,
vraiment pas chaud. De la buée sort de ma bouche à chaque respiration. Le ciel est
plombé. Un temps de neige. Mais, au fait, à quelle époque de lannée sommes-nous
et à quelle date ? Pour le moment, Romi ma enjoint de ne pas parler.
Jattendrai la première occasion pour lui demander de me faire le point. Curieux, un peu comme un explorateur, jobserve autour
de moi. Le quartier na pas tellement changé en comparaison à celui que je connais.
Cependant, nombre de maisons ont des traces de noir de fumée sur leurs façades ou à
lembrasure des fenêtres. Je fais un écart, une bonne femme vient de jeter le
contenu de son seau deau par la fenêtre du premier étage, en regardant à peine
sil y avait quelquun au-dessous. Il y a vraiment foule dans la rue. Je regarde
ces gens en essayant de deviner ce quils font, quel est leur métier, sils
sont mariés, fiancés, sils sont riches ou pauvres. Bon, celui-là, je naurai
pas de mal. A le voir avec son harnais dans le dos supportant un cadre rempli de petites
vitres en forme de losange, des barrettes de plombs dans sa besace, et celui-là, tout
noir de suie et ses têtes de loups accrochées à la hanche. Et puis, il y a cet
écrivain public qui tient commerce dehors, son petit bureau et sa plume doie aux
quatre vents, vieux monsieur voûté sous le poids des mots écrits tout au long de ses
années. Il trempe sa plume dans lencrier et écoute, dune oreille qui en a
entendu dautres, son client semblant lui expliquer avec force gestes ce quil
devra rédiger le mieux possible, avec les bonnes phrases. Mot à son avocat, à un juge,
une administration ou, qui sait, à sa promise. Lautre moitié de la rue Saint-Rome devient la rue des
Changes qui porte bien son nom car on voit, aux enseignes qui battent au vent, que le
commerce principal de cette rue est financier. Un panneau nous indique que lon
nest pas loin de la place de la Bourse. Prêteurs, banquiers, changeurs se
côtoient, fermement protégés par des gens darmes qui patrouillent le quartier et
dont un détachement se dirige dans notre direction. Fendant la foule, arrive un bouquet
de piques et de hallebardes tenues par des hommes cuirassés. Celui qui semble en être le
capitaine est tout habillé de cuir noir, chausses et pourpoint, panache au vent, cape
rouge sur les épaules. Il porte deux dagues à sa ceinture, en tient une, le poing
serré, comme sil avait lintention de la dégainer. Une énorme balafre qui
la rendu borgne, barre du côté gauche son visage déformé sous le coup. Nous les
croisons. Lhomme, en passant, me regarde de son il bleu unique avec
lacuité dun aigle. Jai limpression dêtre traversé. Je
détourne les yeux et mintéresse à Romi qui vient de sarrêter devant la
devanture dune boutique. - Viens, on entre.
L'auberge, la
belle Paule et le guet-apens. - Holà, ma
belle ! Combien te dois-je ? - Dix deniers cinq
sols, mon beau seigneur. Romi, certainement peu familiarisé encore avec
largent, tire de la bourse que lui avait donnée le vieux changeur un écu en or. La
servante en a la bouche qui souvre détonnement. Elle na pas
lhabitude de voir des clients la régler avec si peu de monnaie. Elle a un moment
dhésitation, prend la pièce et sexcuse : - Je nai
point le change sur moi, je vais en mander au patron. La servante ayant tourné les talons, je regarde Romi et,
avec un sourire mi-admiratif, mi-moqueur, lui dit : - Je ne te
connaissais pas un tel langage. Le « Holà ma belle » ma vraiment
surpris. Tu es vraiment dans la peau de ton personnage. Pour un peu, je te prendrais pour
un autre. Sans sourire, lair sérieux, il me rétorque : - Je te conseille
den faire autant si tu veux passer inaperçu. Tu ne ten rends pas compte, mais
leur compréhension de notre expression est limitée. Alors, il faut essayer de coller le
plus possible à ce temps. Tout en parlant, Romi observe la discussion entre la servante
et le patron de lauberge. Elle sadresse à lui tout en nous désignant de la
tête. Le tenancier, qui a une figure que je naimerais pas rencontrer le soir au
coin dune rue, semble intéressé. Il se penche vers une table toute proche et
commence un conciliabule avec trois individus à lair encore « pluss
pire » que la sienne, comme on dit à Toulouse. Ceux qui semblent être des
tire-goussets sont avachis sur leur table, abrutis certainement par lalcool
quils ont dû ingurgiter. Le nombre de cruches amassées devant eux en témoigne.
Romi qui a tout suivi, se pince les lèvres et murmure : - Aïe ! Je
crois que jai fait une gaffe. Partons prestement dici sans attendre la
monnaie. On se lève. Nous nous dirigeons calmement vers la sortie
tout en observant la table des trois compères. Lun fait mine de se redresser. On
accélère le pas. Les clients qui vont et viennent, les serveuses qui passent,
ralentissent notre marche. Vite ! Je sens déjà les regards des coupe-jarret,
aiguisés comme des dagues, pointer dans notre dos ; sensation étrange de picotement
au niveau de la nuque et entre les omoplates. Sils savaient que Romi cache sous sa
cape un véritable trésor, je crois que nous ne sortirions pas dici vivants. La
porte est là, entrouverte. Nous la franchissons. Ouf ! Dehors ! Que cest bon de retrouver la foule, moi quelle
inquiétait, il y a un instant. Sy fondre dedans, voilà qui est le mieux. Nous nous
y enfonçons rassurés par son indifférence. Le contraste avec la chaleur de
lauberge est saisissant. Lair semble encore plus froid. Un petit vent glacial
souffle durement sur mon nez et mes oreilles en me faisant regretter de ne pas les avoir
enveloppées dans quelques cache-nez. Une marchande de marrons chauds se frotte les mains
au-dessus de son feu en attendant le chaland. Ayant fait quelques mètres, un phénomène étrange nous
surprend. Cest bizarre, les gens ont ralenti le pas. Un peu plus loin certains se
sont même arrêtés. La foule semble figée. Un trou sest formé dans le nombre, un
vide qui savance vers nous. Intrigués, oubliant les trois gredins qui en voulaient
à notre or, nous nous rapprochons de cette avancée. Et alors, tout à coup, en un
instant de réalité rêveuse, oubliant tout adjectif d'étonnement que je pourrais
exprimer, je vois savancer vers moi, richement vêtue, la plus belle de toutes les
femmes quil mait été donné de voir. Lorsque je dis la plus belle,
cest en fait quil ny a pas de mots pour décrire sa beauté. La beauté,
est ; elle ne peut sexprimer. Accompagnée de deux chaperons, laiderons à côté de tant
de merveilles, arrive une jeune femme de vingt ans tout au plus, tenant des deux mains sa
robe afin quelle ne traîne pas tout à fait par terre. Son regard noisette dans des
yeux en amande fixe une ligne dhorizon imaginaire pour, non pas par orgueil ignorer
le bas peuple, mais faire en sorte de ne pas ajouter au désordre public si elle venait à
poser les yeux sur quelquun en particulier. Malgré sa robe ample, tout au moins
après sa taille, on devine les formes de Vénus. De belles femmes jen ai vu, mais
comme elle, il faudrait que jaccède au niveau angélique pour espérer en voir
daussi admirable que cette apparition qui semble flotter dans l'air. Je ne suis pas
le seul à m'extasier devant tant de grâce, les gens ont tous, femmes et hommes, un
regard béat devant ce chef duvre de la nature. Ici, un gentilhomme sort de sa
manche un mouchoir brodé afin de cacher sa bouche quil ne peut, semble-t-il, plus
fermer. Là, un cavalier tire prestement sur ses rênes pour arrêter son cheval et
profiter du spectacle vu de sa hauteur. Plus loin, une femme mure ralenti son pas, hausse
la tête, et affiche un sourire empreint de jalousie. Il ny a pas une personne qui
ne marque son étonnement. Des voix murmurent, comme pour dire à ceux qui ne savent
pas : « Cest Paule de Viguier. » Romi me prend par le bras et me dit : - Cest la
belle Paule. Peu importe qui elle est, je nai jamais rien vu de
pareil. J'essaye de ne pas trop me poser de questions, de ne pas avoir d'activité
cérébrale qui me brouillerait les yeux et me ferait perdre luvre qu'il m'est
donné de voir. Elle marche, elle glisse, peut-être légèrement hautaine,
mais il faut quelle le soit. Des personnes se découvrent sur son passage comme ils
le feraient pour une madone un jour de procession. Elle passe, elle est passée, elle
s'éloigne. C'est fini. C'était peut-être un songe, une appréciation incorrecte de
mon jugement esthétique. La foule sort aussi de sa torpeur, se remet en mouvement. Les
voix qui s'étaient tues murmurent et commentent l'apparition. Je hasarde un : - Romi, as-tu vu
ce que j'ai vu ? - « un beau
nez qui ne sessouffle ni ne se ride, une gorge pleine et blanche, polie et
nette
» - C'est un poème
? - Non, c'est la
description qu'en a faite un de ses contemporains. - Mais qui
est-ce ? - Cest la
belle Paule. A ce qu'on dit, la plus belle femme du royaume de France. Celle qui a
résisté à la couche de François Ier. Lorsquil est venu en visite
officielle à Toulouse, il y a quelques mois déjà, les Capitouls avaient voulu lui
prodiguer un bon accueil pour lui faire oublier le peu de taxes rapportées au pouvoir
royal à cause des mauvaises récoltes. A son arrivée, on lui parle de celle qui doit lui
donner un bouquet de fleurs et lui dire un compliment. Ne saisissant peut-être pas tout
à fait le nom de famille de la jeune femme, François Ier, se souvenant des
ouïes dire sur la jouvencelle sexclama haut et fort : « Ah ! La
belle Paule ? » Lexpression fit florès et depuis on ne parle plus que de la
belle Paule. - Mais elle est
incroyable de beauté ! - Et ce n'est rien
de le dire. De plus elle n'a que quinze ans. - Quinze ans ! ? - Et oui, la
beauté n'a pas d'âge. Paule de Viguier, partout où elle passe, suscite l'admiration,
fait vibrer les curs et les passions. Elle n'habite dailleurs pas loin d'ici,
à côté de la place du Salin où se tient un marché mensuel de salaisons, de canards et
doies. Crois-le si tu veux, mais en fin de matinée, avant que les commerçants ne
ferment leurs étals, la foule se rassemble sous sa fenêtre en scandant son nom et n'a de
cesse que lorsque la belle Paule apparaît à son balcon, fasse un geste ou un sourire.
Satisfaits, les gens alors se dispersent et rentrent chez eux, heureux davoir pu
contempler la merveille des merveilles. - Cette place du
Salin ma lair un endroit charmant. - Pas si charmant
que ça, là aussi on y brûle les hérétiques. - Comment ? En
pleine Renaissance il y a encore de telles atrocités ? - Malheureusement,
Toulouse nest pas encore une ville de lumière et lintolérance religieuse y
est à nul autre pareil. Pense que le 31 mars de lannée passée, 32 prévenus ont
été accusés dhérésie : professeurs, ecclésiastiques, avocats, étudiants.
Heureusement pour eux, la plupart sont arrivés à senfuir. Tout en parlant nous arrivons au croisement de la rue du pont
de Tounis et celle des Couteliers. Levant les yeux, devant moi, à six pas, je vois un
quidam arrêté en face de nous, la bouche grande ouverte, aucun son nen sortant,
bras levé, index tendu dans notre direction. En un instant je vois bien que son regard ne
nous désigne pas mais quil porte derrière nous. Je nai pas le temps de
résoudre cette incongruité que Romi me pousse violemment sur le côté. Dans ma chute
jai le temps dapercevoir un éclair blanc, suivi dune masse marron. Le
quidam na même pas le temps de baisser le bras quune lame lui transperce le
cur. Un des coupe-jarrets de lauberge vient de lui enfoncer son épée dans le
corps. Mon sang ne fait quun tour en comprenant que ce coup nous était destiné et
que le bougre, emporté par son élan est allé tuer ce malheureux passant. Toujours sur
sa lancée, le bandit na pas le temps de se retenir, lâche son épée bien plantée
dans le corps de linconnu, trébuche et va se fracasser la tête contre une
charrette qui passait par-là. Le bruit des os brisés me fait bondir sur mes deux jambes. - Attention à toi
Daniel ! Jai juste le temps de me retourner pour voir le
deuxième maraud se précipiter sur nous la lame en avant. Romi a déjà sorti son épée
et dune large parade dévie le coup. Le troisième larron sest déjà lancé
sur moi. Mon épée est toujours dans son fourreau. Mais comment diable vais-je pouvoir
men servir ? Du corps jévite lestocade et mon bandit va
saffaler dans le caniveau. Le petit vin de lauberge ne semble pas lui réussir
car il commence à vomir tout son saoul, hoquetant et crachant, ne pensant plus quà
se répandre sur les pavés. Enhardi par ces surprenantes victoires, je sors mon épée et
me précipite à la rescousse de Romi qui me lance : - Ne le tue
pas ! Blesse le si tu le dois ! - Mais comment
veux-tu que je tue quelquun, je suis même bien incapable de le blesser avec cet
engin ! ! Romi sélance et croise avec notre attaquant. Il
na aucun mal à parer les coups vu létat du bandit. Trois épées
sentrechoquent dans un bruit qui annonce la mort. Le gredin prend alors un air
effaré. Il se retrouve seul, fin saoul, face à deux gentilshommes déterminés qui
viennent de mettre hors de combat ses deux complices. Sil connaissait notre
dextérité au maniement des armes, sûr quil en rirait. Mais pour lheure,
prenant peur, il en lâche son épée, tourne les talons et senfuit à grandes
enjambées mal assurées. Dautant que derrière nous on entend une voix de stentor
crier : - Faites place à
la garde ! Faites place ! Nous nous retournons et voyons arriver la troupe darme
commandée par le capitaine que nous avions croisée tout à lheure. Rengainant son
épée et se rajustant calmement, Romi me lance : - Eh bien !
On peut dire que Bacchus veillait sur nous aujourdhui ! Déjà deux hommes darme emportent un de nos
assaillants qui nen finit pas de rendre tripe. Le corps de celui qui sest
brisé les cervicales est ramassé sans ménagement, on retire lépée de la
dépouille sans vie du malheureux passant. La foule des curieux sest rassemblée
autour de la scène et commente lévénement à qui mieux mieux. Le capitaine des gardes vient se planter devant nous, les
mains sur les hanches. Sa balafre et son il borgne le rendent plus terrible encore. - Alors ! Que
se passe-t-il ici ? Romi savance lair très sûr de lui. - Permettez-moi de
me présenter : Romi de Boissères. Voici mes lettres. Il sort de sa tunique un parchemin quil tend au
capitaine. Celui-ci le parcours rapidement et le lui rend. Je narrive pas à y croire ! Romi faussaire !
Un faussaire du XVIe siècle. Cela ne fait pas une heure que lon a
débarqué et nous avons accumulé violation de propriété privée, or non déclaré,
violence sur la voie publique, rixe, et maintenant, faux papiers et usurpation
d'identité. A ce rythme là nous risquons de ne pas aller bien loin. - Trois soudards
nous ont attaqués, sans doute pour notre bourse. Nous navons fait que nous
défendre. - Oui, je connais ces
lascars. Il y a un moment que je les tiens à lil ; avec celui quil
me reste, dit-il dun sourire cruel, le troisième nira pas bien loin. Se retournant, il hèle ses hommes : - Allez !
Quattendez-vous pour le quérir ? ! Un petit groupe en arme sélance sur les traces de
celui à qui nous avions fait si peur. Faisant alors face à nous, le capitaine prend un
air interrogateur : - Si je connais
bien ces trois méchants, par contre, je ne crois pas vous avoir déjà vu. - Nous ne sommes
que de passage dans votre bonne ville. Nous nous rendons voir un vieil ami, juste à
mi-rue, en la demeure de Jean de Bagis. - Hé bien, mes
seigneurs ! évitez de mauvaises rencontres. Les spadassins de la région ne sont pas
toujours bourrés comme des barriques. - Je vous remercie de
votre attention, lui répond Romi, nous nous
garderons des mauvais coups. Adieu capitaine. Romi mempoigne le bras et me tire vers lavant. Je
vois bien quil na pas envie de continuer cette conversation plus loin. Nous
faisons quelques pas et je sens bien le regard daigle du capitaine des gardes nous
accompagnant dans la rue. A mi-voix je lui dis : - Romi, je ne
savais pas quun mystique pouvait être un redoutable bretteur doublé dun
faussaire. Il me répond en souriant : - Hélas,
lexistence nous affecte souvent des épreuves inattendues.
L'arrivée de François Rabelais chez son ami Nostradamus.
- Bien le bonsoir,
Messieurs, et à votre santé. Que vois-je ? On boit ici sans moi ?
Jarrive à temps pour réparer un tel sacrilège ! Nostradamus na fait quun bon hors de son siège. - Mon bon
François, enfin te voilà ! - Bien sûr que me
voilà ! Ce nest pas ta bête porte que jai trouvée bien close qui
allait mempêcher de venir festoyer à ta table ! - Mais pourquoi ne
pas avoir sonné ? - Cette garce de
cloche sest dérobée à mes regards. Jai fait le mur. Il faut dire que je
suis moi-même un peu sonné par la vinasse que je viens de boire en quantité à la
taverne du Loup Bleu ! Et les deux ribaudes, pardon Damoiselle Claude, qui
maccompagnaient mont fait dépenser force argent en offrande liquide à la
sympathique assemblée ! - Messieurs,
permettez-moi de vous présenter Monsieur François Rabelais, un ami qui mest cher. Ainsi donc, voici ce fameux Rabelais dont jentends
parler depuis un moment. Je suis un peu déçu. Je mattendais à voir une sorte de
géant, tel Gargantua, tout en chair, au visage rond. Devant nous, il ny a
quun homme normal, de stature moyenne mais à la voix assez forte. Son visage est
anguleux, il porte des cheveux courts, en petites mèches, une barbe coupée court avec
une moustache un peu plus fournie. Son nez est parfait, ses yeux marrons, grands et vifs.
Il est habillé comme pour aller à cheval, tout de cuir vêtu. Il savance vers nous. Ses pas sont assez assurés, bien
quil semble effectivement avoir vendangé dans les vignes du Seigneur. Il nous salue
fort civilement et va étreindre Nostradamus presque à létouffer. - Mon bon ami,
cela fait plaisir de te retrouver. - Moi aussi,
jen suis bien aise. Va, installe-toi en face de moi. Ton voyage sest-il bien
passé ? - A
merveille ! Mon imprimeur a enfin accepté de tirer une édition complémentaire de
mon ouvrage sans presque en changer une virgule malgré les misères que veulent me
faire les gens de la Sorbonne! Lancefoc se tourne vers Rabelais dun air interrogateur. - De quel ouvrage
sagit-il donc ? Rabelais se précipite sur Lancefoc, le prend par
lépaule et le bras et lui dit de la voix la plus grave et la plus sérieuse : - Dun
ouvrage qui va renvoyer, dans les temps qui suivent, la littérature imbécile qui
prolifère en ce moment au fumier dont elle naurait jamais dû sortir. Avec une mine pincée Lancefoc a un geste de recul aussi bien
pour fuir la proximité du visage de Rabelais que pour échapper à lodeur de vin
qui doit sexhaler de sa bouche. - Mais
encore, quel en est le sujet ? - Le sujet en est,
mon Bon Seigneur, quil faut que les mentalités changent ! Nous ne sommes plus
au siècle de lobscurantisme, cest la renaissance de lHomme et des
idées, cest enfin un chemin vers la liberté des consciences, cest le siècle
de la lumière qui se fait jour ! Où est ce vin dont on me parle ? Lancefoc a un petit rire et demande doucement de peur
dénerver encore plus son interlocuteur : - Cela ne dit
toujours pas le sujet. Rabelais lâche le bras de Lancefoc et se redresse. - Cela est vrai,
Doux Baron. Le sujet en est donc de la vie dun bon géant, de son enfance, de son
éducation et de ses combats à lâge adulte. Mais là nest point
lessence. La philosophie de mon livre tient en la démonstration que
lhumanisme doit être la règle de conduite de lHomme, que les guerres sont
des absurdités inventées par les princes et que la joy de vivre doit être la religion
de tous. Lancefoc sest redressé et rajuste sa manche dun
geste précieux. - Et quel en est
donc le titre ? - Pantagruel, mon
Bon Prince ! - Jai lu cet
ouvrage, mais lauteur en était un certain Alcofribas Nasier. - Cest
lanagramme de mon nom, mon Doux Gentil ! - Ah ! Hé
bien, pour ma part, si je puis me permettre, je lai trouvé, certes plein
denseignements, mais assez vulgaire, les personnages y parlent la langue du peuple,
celle de tous les jours. Rabelais revient en trombe sur Lancefoc qui en a un vif geste
de recul. - Cest la
langue de la vie, mon Grand Seigneur, pas celle de ces ampoulés enfermés dans leur
langage de vieille catin de la plume ! - Reniez-vous donc
les langues nobles, le grec ou le latin ? - Pas du tout, mon
Grand Turc ! Ce sont les mères de la langue Françoise et au contraire jen ai
grande vénération ! Non, ce que je veux vous faire ouïr, cest que nos doctes
scribouilleurs ont leur langue sèche et leur plume guidée par lEglise ! - Mais
nêtes-vous pas, vous-même, bénédictin ? - Jai
laissé choir ma robe pour un temps, elle me donnait de lurticaire ! - Mais
nêtes-vous pas, cependant, prêtre séculier ? - Oh ! Assez,
Immense Eminence ! En fait dordre, je viens den créer un. Jai
fondé la Confrérie des Chevaliers dEpicure qui a pour devise une bonne sentence de
ce grand philosophe : « Dépêchons-nous de succomber à la tentation avant
quelle séloigne. » On y cultive lart de rire de tout et du bon
boire ! - Ah !
Etes-vous nombreux ? - Hélas, mon
Grand Sire, cest grande pitié de vous dire que je suis pour lheure seul aux
réunions. Mais je compte rallier tout ce qui est de France comme paillards, buveurs,
baiseurs, chanteurs, brailleurs et ny point admettre les tristes-fesses,
pisse-froid, mal-baiseurs et grenouilles de bénitier ! Pardon, Damoiselle Claude. Claude nest pas du tout offusquée par les propos de
Rabelais. Au contraire, elle sétouffe de rire du tandem Lancefoc-Rabelais.
Bachelier nen peut plus, Nostradamus a du mal à retenir sa réprobation, quant à
moi et certainement Romi, nous apprécions au plus haut point davoir la chance
dêtre en présence dun tel personnage. Rabelais nous voyant rire se tourne
vers nous et nous lance : - Et ces Seigneurs
que je ne connais point, ils ont des mines à venir dune autre planète ! Qui
êtes-vous Mes Beaux et doù venez-vous ? Romi ne peut se retenir de se lancer dans le jeu verbal de
Rabelais. - Nous venons des
temps futurs pour rendre visite à votre siècle. La réponse de Romi fait partir dun grand rire Lancefoc
qui sen tient le ventre. Nostradamus en rit jaune, Claude sen amuse et
Bachelier manque davaler de travers le vin dEpernay. Quant à moi, je me
demande si Romi ny va pas un peu trop fort. Rabelais, seul, ne rit pas. Il a pris un
air sombre, abandonne la coupe de vin quil sétait servi, vient se planter en
face de Romi, pose les deux mains sur la table et dit dune voix sourde : - Ne me dites pas,
car alors je vous prendrais pour grands menteurs, que le futur est un endroit idéal où
les guerres ont disparu, où les personnes sont libres de penser et décrire, où la
religion est affaire de chacun, sans obligation, où les Princes sont justes et où les
femmes sont toutes belles et offertes. - Non, en effet,
je ne peux le dire car cest contraire qui sy passe. Mais dans votre
Pantagruel, ny a-t-il pas un message despoir pour lHumanité ? Ne
croyez-vous pas en lamélioration des Hommes ? - Cest
lorsque je suis à jeun que je crois en cela et suis optimiste. Le vin a le malheur de me
rendre pessimiste. Quel est le meilleur état ? Celui de la raison ou celui de
lintuition ? - Cest celui
de lespérance. - Ah !
Lespérance, que ne la donne-t-on pas en pâture aux Hommes ! Quelle espérance
voyez-vous dans les guerres de religions qui pointent leur nez et qui vont nous tomber sur
le cul comme la vérole sur le pauvre monde ? Ici même, dans cette bonne ville de
Toulouse, place du Salin, lan passé on y a brûlé vif comme harengs saurets Jean
de Caturce, étudiant et soi-disant hérétique. Et votre Jean de Boyssoné, ce
brillant juriste, cet admirable chrétien qui a dû, aussi lan passé, faire
publiquement amende honorable, tête rasée, en robe grise et abandonner ses biens au
clergé, pour de soi-disant propos contre la foi. Et Jean de Pins passé en jugement, tout
ça pour avoir reçu une lettre dErasme. Les noms de ces malheureux, et de beaucoup
dautres, résonneront encore longtemps comme les symboles de lintolérance de
Toulouse qui nest pas tout le temps rose. Noublions pas que cest ici
même que la Sainte Inquisition a été créée et sest développée pour répandre
dans tous les pays chrétiens son manteau gris dobscurantisme. Vous me parlez
despérance ? Mais en voyez-vous dans lEglise qui nen finit pas de
senrichir ? Quelle espérance comprenez-vous dans les guerres de ce gens-foutre
de François Ier ? Et quelle espérance entendez-vous dans la maladie qui
décime les hommes, touchant tous, petits ou princes, méchants ou gentils ? - Vous voulez
parler de la peste ? - La peste ou de
tout autre. Je ne vois là aucune espérance, aucune lumière qui devrait conduire
lHumanité, aucun phare vers lequel se diriger. - Peut-être
voyez-vous les choses tristement à cause dun vin mauvais ? - Si je suis noir
ce soir, cest parce que les grands et les religieux de ce monde nous montrent leur
blancheur éblouissante, virginale, éclatante, dune sagesse ostentatoire. Blancheur
de leurs sentiments déquité, de guerres justes au nom de Dieu et du droit, de
tueries rachetées par des pardons, blancheur de leur justice et de leurs lois.
Resservez-moi encore de ce bon vin car jai grand soif. - Mais Dieu
nest-il pas amour et espérance ? - Ah !
Dieu ! Il me semble que sa plus grande injustice est davoir chassé Adam et Eve
pour une histoire de pomme ! - Je ne crois pas
que vous pensiez cela. - Le croyez-vous
vraiment ? Dieu est trop abstrait ; je moccupe du concret. Voyez le téton
de Nanette, il est dodu et ferme en même temps ! Voilà une question abstraite et
concrète qui mintéresse ! Cest assez ! Mangeons
maintenant ! Nostredame que nous avez-vous préparé ce soir ? Le Maître semble réellement soulagé du virage de la
conversation. Nanette, qui est rouge comme une pivoine, commence à servir les premiers
plats. Lancefoc qui ne riait plus sur la fin de la conversation lance : - Ne dit-on pas le
bénédicité ? Rabelais, qui semble ne jamais perdre une occasion, lui
répond : - Vous avez
raison, étant prêtre, il mincombe cet honneur. Tout le monde se lève. Nostradamus tremble de la décision
de son ami. Rabelais joint ses mains, baisse la tête et énonce : - Bénis-nous,
Seigneur, ainsi que la nourriture que nous allons prendre grâce à ta bonté. Fais que le
pauvre trouve pitance et que les grands de ce monde sestouffent en se goinfrant ou
tout au mieux sempiffrent moins. Par Jésus-Christ, notre Seigneur. Amen ! Tout le monde se rassoit et Nostradamus sadressant à
son ami, lui dit : - François, ton
bénédicité était un peu particulier mais je men suis réjoui. Maintenant, il va
me faire grande honte pour le repas que je vais vous servir. - Il ne
sagit pas de toi, Michel, car je sais ta bourse moins épaisse que ton herbier et ce
repas le don de ton cur pour ceux qui te sont chers. Je voulais parler de ceux qui
regardent du haut de leur trône les sans-gîte qui nont de quoi manger, ceux qui se
moquent des mamelles plates et sans lait de la mère qui doit nourrir son enfant, ceux qui
ont le ventre gras et mou à force dégoïsme, les sacs à pisse qui pèlent le dos
du pauvre espérant y trouver quelque gras. Cest de ceux-là dont il est
question ! - Tu me rassures.
Et bien, Messieurs, jespère que les paroles de Monsieur Rabelais ne vous auront pas
coupé lappétit. Tout est sur la table, servez-vous. Pendant ce temps, je voudrais
vous décrire certaines curiosités que vous y trouverez. Comme aujourdhui est un
jour maigre, il ny aura pas de viande. Nous aurons par contre du poisson et quelques
surprises.
Joute oratoire entre Rabelais et Pierre Lancefoc. Rabelais, quant à lui, se sert
force rasade de vin et bois plus que de raison. Nostradamus qui, au contraire de
Lancefoc, apprécie les avis de son ami, lui lance : - Cher François, sais-tu que lon ne parle dans
Toulouse que de laffaire de cur de la belle Paule ? - Non, et quen est-il ? Je serais bien curieux
de connaître celui qui va profiter de cette pucelle si généreusement pourvue par Dame
Nature ! - Et bien non, il nen profitera pas. Figure-toi que
Paule de Viguier est amoureuse en secret, mais toute la ville est au courant, dun
jeune capitaine qui aurait pour nom Philippe de Fontenille. Or, voici que les parents de
la belle Paule en ont décidé tout autrement et se sont mis en tête de la marier avec le
sire de Raynaguet, membre du parlement. Que penses-tu de ces épousailles contre les
sentiments de la jeune fille ? - Ma foi, elle aura le mari et lamant dans le même
panier de mariage, que veux-tu de plus au bonheur de cette splendeur ? - Que me bailles-tu là ? On ne peut jamais discuter
sérieusement avec toi ! - Hélas ! Je suis très sérieux au contraire.
Cest la solution quelle sera obligée dadopter si elle veut réaliser sa
vie amoureuse. Car, il se passera un long temps avant que les jeunes gens puissent se
choisir lun lautre et que cessent les mariages qui sont plutôt des unions
dargent ou de terres. Et ce nest pas demain la veille ! Mais faudrait-il
avant tout que la femme devienne légale de lhomme. Or que voit-on autour de
nous. Les femmes poussent-elles la charrue ? Partent-elles en guerre ?
Traitent-elles des affaires ? Etudient-elles les sciences ou en font-elles
uvre ? Que neni ! Elles ne pourront jamais se prétendre nos égales et
cest bien là le drame. - Je ne suis pas daccord ! Claude vient de se lever. Elle
est furieuse. Rabelais en est tout décontenancé, lui qui croyait quun autre homme
allait lui répondre, voilà que cest une femme. Nostradamus, qui a lhabitude
des éclats de sa nièce, ne semble pas surpris et au contraire lécoute
attentivement. - Monsieur Rabelais, sil est vrai quil faut
avant tout un changement de société pour que lon ne considère plus la femme comme
un bon placement ou une monnaie déchange, en revanche, il nest point besoin
pour elle dégaler les exploits du sexe opposé qui, lui, serait bien incapable de
mettre au monde, de donner le sein, de se lever la nuit lorsque lenfant pleure, de
le soigner. A chacun ses capacités physiques. Quant aux possibilités intellectuelles,
cest le joug que maintient lhomme sur la femme qui lempêche de se
développer. Privez un homme détudes, de lectures, et donc de possibilités de
réflexion, empêchez-le daccéder à la connaissance, limitez ses capacités
dagir, répétez-lui que cest la volonté de Dieu, doutez quil puisse
avoir une âme, et vous verrez sil vaudra mieux quune femme. Jajouterai que, pour ma part, je considère la femme
et lhomme complémentaires, ils ne sont pas égaux séparément et ne le seront
jamais. Cest leur complémentarité qui les rend égaux et cest une faiblesse
de lhomme, pour ne pas dire une bêtise, quil a de vouloir étouffer une
partie de lui-même, cest-à-dire la femme, ce qui lempêche de se réaliser
pleinement. - Cela est vrai, je vous laccorde. Mais en sera-t-il
un jour de cette complémentarité ? Monsieur de Boissères, vous qui venez du futur,
quen est-il sur votre planète ? - Ce nest pas encore tout à fait gagné, mais
cest en bonne voie. - Ah, Monsieur ! Que vous me redonnez foi en
lavenir ; ou alors cest ce bon vin de Rivière qui fait tout son
effet ! Lancefoc, je le vois bien,
écoute dune oreille distraite tout ce discours mais ne peut sempêcher
dintervenir. - Que voilà choses bien compliquées à vous entendre !
Heureusement, je nai pas ces soucis. Pour moi, il me suffit de savoir compter, de
dresser un bilan, de poser quelques opérations pour savoir le bénéfice qui mest
dû, et cest tout. Je suis bien aise de ne pas avoir à me poser tant de questions.
Mais ce nest pas pour dire que je ne mintéresse pas à lindustrie de
lHomme. Seulement, pour mon penchant jadmirerais plutôt les sciences exactes
qui ne vont pas chercher midi à quatorze heures. Telles sont les mathématiques,
lastrologie, la médecine et jen passe. Le pauvre Lancefoc aurait mieux
fait de se taire. Voilà Rabelais qui se précipite sur lui et lempoigne pas le col.
Le malheureux se tasse sur son siège et sort un mouchoir de sa manche pour, avec un air
de dégoût, se le mettre entre son nez et la bouche de Rabelais. - Que me baillez-vous là, Grand Etre ! - Je vous parle que vos tribulations philosophiques ne
valent pas deux et deux qui font quatre. - Mais qui vous dit que deux et deux font
quatre ? ! - La simple science des nombres, Dame ! - Vous me dites cela à moi, un médecin, qui ait appris
plus grands nombres que vous ! Mais, Grand Monsieur, que connaît lHomme de la
science des nombres ? ! - Je nen sais rien, vous allez me le dire, sans
doute ! - Et bien si peu, quil peut tout juste se diriger sur
les mers, si petitement quil ne sait pas où le boulet de la bombarde va retomber,
si cest dans les champs ou sur lennemi, si sottement quil croit encore
que la terre est le centre de lunivers, si benoîtement quil en est encore à
compter sur des bouliers, si craintivement quil ne sait pas mesurer la distance
entre le ciel et la terre. Voilà toute la science des nombres que connaissent nos
savants ! Lancefoc, tente de se dégager
de lemprise de Rabelais, sans trop de conviction car la joute oratoire lui semble
plus importante. - Mais, que diantre, vous nallez pas me dire que les
mathématiques nont pas évoluées depuis lépoque romaine ! - Bien sûr que si, et cest justement à cause de
cette évolution que vous navez pas à me parler de sciences exactes et vous en
gargariser ! Tenez, prenez la médecine, et je crois my connaître. Nous supportons,
nous médecins, les dogmes dun grand homme, certes, mais qui le fut en son temps,
temps révolu. Jai nommé Galien qui a été le médecin de lempereur romain
Marc Aurèle. Parce que ce monsieur croyait en un Dieu unique quil mentionnait dans
tous ses livres, lEglise le tient pour la lumière de loccident. En
conséquence, sopposer à ses écrits, aux pratiques quil a léguées, aux
enseignements quil a dispensés, cest sopposer à lEglise. Nous
voilà donc depuis plus de mille trois cents ans coincés dans le carcan de la science de
ce Galien. On ne peut émettre aucune idée nouvelle, faire aucune proposition si ce
nest dans le sens de lart de Galien. Moi-même, je suis presque obligé de
pratiquer mes dissections en cachette de peur que les robes pourpres ou violettes ne me
tombent sur le manteau. Voilà ce quest la médecine moderne : une science
dogmatique aux mains de quelques princes qui ont la prétention de me dicter ce que je
dois penser et ce que je dois faire.. Lancefoc étouffe sous la
pression que Rabelais exerce sur son col. Dun mouvement brusque il sen
détache et, plus énervé par les propos de son interlocuteur que par ses gestes,
vitupère : - Mais enfin, Monsieur, vous nallez tout de même pas
démonter toutes ces sciences de précision ! Je my oppose avec la dernière
énergie ! Et lastrologie ? ! Que dites-vous de lastrologie
dont on a démontré depuis longtemps lexactitude ? ! Rabelais explose littéralement
de rire. Il se redresse, se penche en arrière en se tenant les côtes et nen finit
pas de sesclaffer. Des larmes coulent sur son visage, ses yeux sont plissés et
fermés. La scène dure un moment pendant lequel Lancefoc se rajuste et hausse
dédaigneusement les épaules. Rabelais fini achève son rire fleuve en soubresauts du
gosier et quelques hoquets. - Ah ! Monsieur, que vous mavez bien distrait ! Lancefoc dun air distant
lui répond : - Je ne vois là rien de distrayant. Mais peut-être que
derrière votre rire se cache votre ignorance à une réponse. Rabelais redevient sérieux
dun coup. - Grand Moloch, ne croyez pas que je ne puisse vous
répondre. Ce qui me fait bien rire, cest que lon sintéresse
encore à cette science dépassée. Pardon mon cher Michel, tu sais toute
ladmiration que jai pour le médecin que tu es et qui pourrait men
remontrer, mais je suis attristé de te voir encore tacharner sur de vieux grimoires
qui traitent de ce sujet. Nostradamus ne dit rien et
sourit, amusé par le combat que se livrent ces deux personnages si différents. Lancefoc qui pense que son
interlocuteur essaye de noyer le poisson, prend un petit sourire, croise ses jambes,
secoue son mouchoir en dentelle et dit dune voix doucereuse : - Cher ami, vous navez pas répondu à ma question
qui est : que pensez-vous de lastrologie ? Rabelais se tourne vers Lancefoc
et le plus calmement du monde lui répond : - Rien. - Comment cela, rien ? - Rien. - Mais encore ? - Rien. - Je ne suis pas satisfait. - Mais que voulez-vous que je vous dise à la fin ! Il
ny a rien à penser dune soi-disant science dont les bases sont fausses !
Enfin, comment voulez-vous que des astres, dont on a peine à voir la grandeur, puissent
être de quelque influence sur nous ? Comment voulez-vous que la position dun
astre par rapport à un autre puisse inférer quoi que ce soit ? Comment voulez-vous,
enfin, que les rayons émis par ces planètes, qui ne sont que des points dans le ciel,
puissent nous atteindre. Les distances sont bien trop grandes ! - Cependant, vous admettrez avec moi, que lon ressent
la chaleur du soleil. - La belle affaire ! Hé bien oui ! on en ressent la
chaleur mais cest tout. Il ny a rien dautre qui vienne de cet astre pas
plus que des autres ! - Mais encore, sil faut en croire nos cultivateurs, la
lune a une influence sur les plantes. - Croyance paysanne qui ne repose en rien sur la raison.
Comment allez-vous me faire comprendre que le rayonnement dune quelconque planète
ait une influence sur la terre ? Cest comme cette divagation marine qui fait dire
aux hommes de la grande étendue que les marées océanes sont le fait de la lune !
Si cela était, cela aurait été démontré scientifiquement depuis longtemps ! - Mais peut-être que notre science et nos instruments ne
sont pas encore capable den mesurer les effets. - En ce cas, Monsieur le Beau Parleur, restons-en là et
attendons quon les découvre. Mais soit dit en passant jen serais bien surpris
et je veux bien être changé en cul de bénitier si on les invente un jour ! - De toute façon, vous ne menlèverez pas
ladmiration que jai pour les mathématiciens ! - Cest grande pitié que de vous entendre dire
cela ! Quelle admiration peut-on trouver là ? Il ne faut pas être grand clerc
pour savoir les mathématiques, il suffit dapprendre quelques formules par cur
et de les répéter comme un âne savant. Alors que la littérature, la philosophie
sont là les vraies sciences du cerveau ! Bachelier, qui navait dit
mot jusquà présent, lance : - Et larchitecture ! - Mordiou ! Pour sûr ! Pardonnez-moi, cher
Bachelier de vous avoir oublié, mais Lancefoc ma endormi lesprit avec ses
fadaises ! Sans doute me manque-t-il quelque liquide pour étancher la soif de mon
cerveau qui sen est trouvé tout desséché après les discours que lon vient
de me narrer. Resservez-moi donc un peu de ce vin. Vous avez grande raison, cher ami, car
il en est de larchitecture comme de tous les arts qui font appel à la
science. Ils forment un mélange harmonieux qui rend les premiers plus précis et la
seconde plus douce. Savez-vous quà la cour du roi, à Amboise, il ma été
donné de rencontrer le disciple du grand Leonardo da Vinci, Francesco Melzi, qui est
lhéritier de linnombrable documentation et notes que lui a laissée ce
Maître. Outre les peintures qui ornent le château, jai pu consulter librement le
travail de da Vinci. Si je devais fournir un exemple de ce quest le mélange
harmonieux entre la science et lart, sans nul doute, je prendrai ce génie comme
modèle. Voilà ce que les scientifiques de tout poil devraient considérer idéal ; en
tout cas, ceux que les chiffres ont rendus secs des yeux, de la langue et du cur. A
propos de sec, et à force de parler, jai la langue aussi sèche que la trique
dun encachoté, pardon Damoiselle Claude. Redonnez-moi une large goulée de ce
nectar des Dieux ! Rabelais commence à fatiguer. Il na cessé de parler
alors que nous mangions et lui na pratiquement pas touché son assiette, occupé
quil était avec Lancefoc. Par contre, il sest fait servir force rasade du bon
vin de Nostradamus et ses genoux commencent à flancher. Il se rassoit donc et commence à
se restaurer alors que nous finissons.
Chemin faisant, nous sommes
passés par la rue des Paradoux où la forge dun maréchal-ferrant nous souffle un
air chaud revigorant, où la batte dun tanneur rythme le travail du cuir et des
peaux et dont lodeur, séchappant de la devanture du magasin ouvert sur la
rue, nous fait accélérer le pas. Plus loin cest le teinturier qui jette à même
la rue le contenu dun seau, liquide à la couleur incertaine éclaboussant le
passant inattentif. Lhomme des coloris, bien protégé par damples habits, a
cependant les cheveux et le visage couvert dun arc-en-ciel à la dominante bleutée.
Peu après, cest le libraire qui fait aussi office dimprimeur et
déditeur. Que de trésors cachés doit contenir cette boutique. La vitrine
présente de pures merveilles de reliures et, pour les faire mieux apprécier, quelques
ouvrages ouverts sur des enluminures où éclatent le rouge, le bleu et lor. Jetant
un il à travers la devanture, jai le temps dapercevoir un homme
tournant la vis sans fin de la presse et un autre en train de composer une page à
laide des caractères en plomb. Puis, cest la venelle des
Filatiers et nous arrivons rue de la Peire où se tient un marché couvert. Cest une
place assez étendue entourée de piliers, grosses poutres de bois, supportant un grand
toit de tuiles. Tassés les uns contre les autres, les commerces débordent sur le
pourtour de la place. La foule y est encore plus nombreuse quailleurs,
lanimation est à son comble malgré le froid et la neige. Cest lheure
des derniers achats et les marchands, voulant rentrer chez eux, tous leurs articles
vendus, hèlent le chaland à grands coups dannonces. Cest à celui qui est le
moins cher, qui a les plus beaux légumes, le meilleur pain, les plus belles galettes. Les
viandes sont du jour, puisquil ny a pas de moyen de conservation, ou sont
fumées, séchées ou salées. Tous, ou presque se servent de bouliers pour faire leurs
opérations dont ils montrent le résultat au client afin que celui-ci vérifie. Bien que
le froid soit vif, lambiance est chaude, bon enfant. Nous nous promenons entre les
échoppes à la recherche dun complément pour le repas de midi. Tous les produits
semblent assez frais mais cependant tous marqués par lempreinte des peuples des
vergers et des champs maraîchers : la multitude de ces petits insectes qui vivent au
côté des hommes. Heureux temps où lon considère que ce qui est bon pour
lanimal est bon pour lhomme et où lon ne répand pas encore des
produits vénéneux qui, sils repoussent les insectes, nen imprègnent pas
moins ce que lon mange. Nous passons devant des cages
où, tuer soi-même et plumer. Plus loin, un client vient dacheter une poule qui,
effrayée lorsquil la saisit, bat des ailes de toutes ses forces en un dernier
sursaut de liberté. Là, un homme, habillé le plus pauvrement du monde, tient au bout de
quelques cordes des chiens maigres, lair farouche, qui iront probablement garder
fermes ou demeures. On croise loiseleur et ses cages où de petits oiseaux
multicolores amusent, par leurs vols incessants, des enfants quune mère tire par la
manche. Elle fait un léger écart à lapproche du perchoir des éperviers, oiseaux
magnifiques dressés pour la chasse. Cest Claude et moi qui faisons un détour à
lemplacement où se produit le montreur dours. La bête est debout sur ses
deux pattes arrières, les deux autres tendues vers lavant, cherchant, semble-t-il,
à étreindre ou à attraper un badaud. Et malgré la muselière toute la foule autour
retient son souffle lorsque lanimal avance. Les enfants regardent bouche ouverte,
yeux ébahis mais par contre séloignent bien vite du Louvetier, cet homme tueur de
loup au visage couvert de noir de fumée, une peau de cette bête sur le dos, le crâne de
lanimal et sa mâchoire supérieure posée sur la tête du chasseur. Il tient un
grand bâton où pendent des peaux de loup quil propose aux passants. Personne ne
regarde le jongleur qui séchine pourtant à monter de plus en plus haut les trois
balles dont il se sert. Un grand cri se fait entendre. Je me retourne vivement. Sur une
estrade, assis sur une chaise, un quidam, torchon sur la poitrine, ruisselle le sang par
la bouche. Sur lui, lair triomphant, un homme brandit une tenaille et enserré dans
les mords de loutil, une molaire ensanglantée. Il se retourne vers la foule et
lair joyeux lance : - Et voilà, gentils hommes et gentes dames, qui veut
profiter de ma dextérité et de mon expérience ? Vous ne sentirez pratiquement rien
et serez débarrassé de vos abcès douloureux. Approchez, approchez. Ce marché est vraiment
extraordinaire. Autant que les marchands, il y a la multitude des métiers ambulants ou
des gens du spectacle. On y respire le travail de lHomme et ses distractions. Claude sarrête devant un
marchand de légumes. - Voyez comme ces salades sont belles. Javance le bras pour les
prendre en même temps quelle. Nos deux mains se touchent. Il y a un temps
darrêt, je nose ou ne veux plus bouger. Du bout de mes doigts à lavant
bras je suis électrisé. Cest la première fois que jai un contact physique
avec Claude. Une fraction de seconde plus tard nos regards se croisent. Ses yeux sont
voilés, son visage est devenu grave, ses lèvres entrouvertes voudraient dire quelque
chose mais ne le peuvent pas. Une chaleur envahie mon bas ventre. Tout ce que je voulais
enfouir au plus profond de mon inconscient arrive à la surface avec la force du feu. Je
réalise que depuis le début de notre rencontre, il y a à peine une heure, jai
envie de Claude, envie de la posséder, de lui faire lamour, de la protéger, de la
caresser. Son regard, tout son regard me dit la même chose. - Gadjo, donne-moi main, je vais te dire avenir, contre vingt
deniers tu regretteras pas, je dis tout ce que toi veux savoir. Je nai pas le temps de
réaliser que ma main est arrachée de celle de Claude, mon bras est tiré en arrière. Je
me retourne par la force des choses et fais face avec une jeune femme, la peau très mate,
des cheveux noirs comme du jais, un collier de colifichets dorés entourant son front. Ses
yeux noirs brillants accompagnent un sourire qui laisse découvrir des dents dune
blancheur étincelante. Linstant de surprise passé, je réalise quune Tzigane
veut me dire la bonne aventure. Je suis presque satisfait de ce subterfuge qui ma
permis de reprendre mes esprits. Prenant certainement ma surprise comme de
lhésitation, la jeune femme, en roulant les « r » comme cailloux dans
Garonne me lance : - Je te dis avenir, tu donnes argent après. Elle mouvre la main que
javais serrée en poing et commence à examiner ma paume. - Je vois que tu viens de faire grand voyage. Tu viens
Mais doù tu viens ? Comment toi arrivé ici ? La Bohémienne a relevé la
tête, elle ne sourit plus, elle me regarde intensément, son visage est sous leffet
de la surprise. - Dieu ! Comment toi être né ? Toi pas encore
être né ! Comment ça est possible ? Qui tu es ? La jeune femme a lâché ma
main, elle se recule et me regarde maintenant avec effroi. Claude, voyant la situation,
sapproche et murmure : - Venez, il faut partir. La Tzigane sagite, elle
parle vivement à ses compères qui étaient non loin delle. Les gens commencent à
nous regarder. Je me retourne vivement et vais pour menfuir le plus vite possible.
Je nai pas le temps de faire un pas que je rentre en plein dedans un colosse
cuirassé. Un garde de la milice du guet, sa hallebarde à la main, me regarde avec un
sourire édenté, je peux sentir son haleine à lail, il rit de bon cur. Les
badauds se mettent aussi à rire, tout un attroupement se fait, goguenard. - Quy a-t-il ici encore ? Zut et re-zut! Revoilà le
capitaine, Monsieur de Tréjac qui accourt voir ce qui se passe. Il se campe devant moi et
lâche : - Décidément, on ne peut pas
faire un pas sans vous voir ! De quoi sagit-il cette fois ? - Peu de chose en vérité, capitaine. Un petit différend,
mais tout est rentré dans lordre. De Tréjac me perce de son
il dacier. Il voit bien que je dissimule la vérité. Mais que peut-il contre
un noble ? Dune voix calme et mesurée il me dit : - Bon, et bien, bonne journée Monsieur. Je ne demande pas mon reste et
mavance jusquà le croiser. Arrivé à sa hauteur, je vois bien son expression
dubitative. Jaccélère le pas. Claude me suit. Nous faisons quelques dizaines de
mètres. Nous voilà hors de portée du danger, elle ralentit ma course. - Attendez, il faut tout de même que je ramène quelque
chose pour Nanette et le repas de midi. A la hâte, elle achète de la
viande séchée, du lard et du poisson salé. Je ne sais pas ce que va pouvoir faire de
ça la pauvre Nanette, mais pour ma part, jai une boule sur lestomac. Cette
dernière aventure ma coupé lappétit. Nous continuons notre chemin. Je
porte son cabas tressé de joncs. La neige tombe de plus en plus drue. Nous ne disons mot.
Est-ce la peur rétrospective ou à cause de ce fragile instant où nous nous sommes
rencontrés vraiment ? Cest en silence que nous rentrons à lhôtel de
Monsieur de Bagis. Chemin faisant, nous rencontrons
un marchand ambulant et sa carriole. Cest Claude qui rompt le cours de nos
pensées : - Je nai vraiment pas grand chose dans mon panier avec
ce départ précipité du marché. Arrêtons-nous chez ce cuisinier-oyer, jy ferai
quelques courses pour ce midi et demain. Avant que jaie pu poser la
question de ce quest un cuisinier-oyer, nous voilà devant létal dun
marchand qui semble vendre des plats tout préparé. Un petit four crache une fumée
bleue, la couleur de la fumée des viandes qui grillent. La bonne odeur sen répand
aux alentours, marrive sous les narines, me fait disparaître langoisse à
lestomac et me rappelle le creux que jy avais. Il y a là toutes sortes de
terrines avec de la purée de poix, des fèves, des pâtés, des sauces, au fumé je
reconnais celle à lail, enfin, tout plat prêt à être réchauffé. Sur le côté
droit de létal, des gaufres sont en train de cuire dans de la graisse doie.
Le marchand crie à tue-tête : - Elles sont bonnes mes oublies, elles sont bonnes !
Achetez mes oies rôties ! Bien grasses mes oies rôties, bien grasses !
Approchez de ma fournaise à pardon, approchez ! Lhomme est aussi gras que
ses oies. Ses bras courts retombent sur son ventre rebondi. Il porte sur la tête une
sorte de calot blanc pour mieux imiter les cuisiniers italiens à la mode. Claude lui
demande : - Avez-vous des rissoles à la viande ? - Mais bien sûr, Damoiselle ! Combien vous en
faut-il ? - Donnez-men dix. Lhomme sort de
lhuile bouillante des sortes de beignets, les égouttes et les enveloppes dans le
torchon blanc que lui tend Claude. - Donnez-moi aussi une poignée de nieules Lhomme bouge ses deux
jambons qui lui servent de bras et sert une bonne poignée de ce qui semble être des
pâtes. - Je vous dois combien ? - Trente deniers et six sols, sil vous plaît ! Une fois le marchand réglé, je
ne puis mempêcher de demander à Claude : - Que sont donc des oublies et des rissoles ? Elle me jette un air moqueur - Mais que mangez-vous là doù vous venez ? - Peut-être les noms sont-ils différents. - Les oublies sont tout simplement des gaufrettes et les
rissoles, ce que jai acheté, sont des beignets de viande ou de poisson. Certains
les préfèrent aux châtaignes ou aux fruits. Me voilà renseigné sur le rapide-aliment de ce temps. Tout en marchant, Claude me
demande : - Ne trouvez-vous pas étrange ce qua dit cette
bohémienne sur vous ? - Bah ! Ce ne sont que des divagations de diseuses de
bonne aventure. Arrivant rue Saint-Jean, nous
voici à lhôtel de Monsieur de Bagis. Je ne suis pas mécontent de retrouver la
douce chaleur du feu de bois, les larges tentures et la sécurité des murs épais. - Venez, nous allons porter ceci à Nanette.
Le trésor de Nostradamus - Bibliothèque d'Alexandrie. - Voyez la bibliothèque de mon oncle comme il vous la
proposé. Cest une occasion unique que vous naurez peut-être pas une autre
fois. Il a des ouvrages rarissimes que bien dautres lui envieraient. Laissez-moi
finir ce que je fais et allez. Je nai plus tellement
envie de regarder des vieux bouquins, même rares, alors que jai en face de moi un
être de chair et de sang qui souffre. Claude voit bien mon hésitation. - Allez, vous dis-je ! Laissez-moi finir, je vous
rejoins après. Tout juste rassuré, je la
regarde partir et me dirige vers les bibliothèques. Arrivé près du bureau du Maître,
je ne peux mempêcher de m'étonner de lamoncellement de papiers qui s'y
trouve. Un manuscrit attire mon attention. Il sagit dun essai de Nostradamus. LA
FA, CON ET
MANIERE de faire toutes confitures
liquides, tant en fuccre, miel, quen vin cuit. Par M. Michael de Noftradamus. CHAPITRE I. Pour confire lefcorce , ou
la chair du citron Auec le fuccre. VOVS prendrés le citron tout entier, & felon la
groffeur quil fera en ferés fix ou fepe parts tout du long , que pour le moins
chacu cartier aie le large de deux doigts :& quad toutes les pieces feront
couppées
etc, etc. Jai tout de même un peu
de mal à suivre ce texte écrit en vieux français. Romi avait raison de dire que le
parlé constitue des vibrations auxquelles on peut sadapter. Par contre,
lécriture figée sur le papier ne permet pas cette adaptation. Mais ce qui ne me
lasse pas de métonner cest Nostradamus ayant écrit un traité de confiture.
Je vérifiais bien là que les humanistes de la Renaissance sont, à linstar de
leurs aînés de la Grèce antique, des encyclopédistes avant lheure. Du bout des doigts je continue
mon exploration. Bien que Claude mait donné lautorisation de consulter les
documents, jai limpression désagréable de fouiller les secrets de
Nostradamus. Mais je ne peux rater ça, une autre occasion de ce genre ne me sera pas
donnée. Un autre brouillon attire mon
regard. Il sagit dune dizaine de feuilles manuscrites accrochées avec un
papyrus égyptien. Le titre en est : LE PREMIER
LIVRE DE ORUS
APOLLO NILIACQUE DE AEGIPTE DES NOTES
HIEROGLYPHIQUES MIS EN
RITME PAR EPIGRAMMES uvre de admirable consideration Et esmervellable literature traduict
par Michel Nostradamus de sainct Remy en
Provence Là, mon émotion est
grande. Il sagit, en effet, dun ouvrage majeur dans la littérature de
Nostradamus. Jai sous les yeux le brouillon du seul livre manuscrit que lon
connaisse du Maître et qui na été redécouvert, de mon temps, que depuis quelques
années seulement. Bien avant Champollion, Nostradamus sest exercé à déchiffrer
les Hiéroglyphes et a été le premier à comprendre que ces signes étaient à la fois
lettres et symboles. Je parcours les feuilles. Jen reste admiratif. Voilà un
travail qui se veut dune certaine manière archéologique et où toutes les
représentations hiéroglyphiques sont décrites et expliquées en vers. Je reconnais là
les prémices de ce que seront les Centuries. Je ne peux retenir un sourire en pensant à
nos doctes savants publiant dans NATURE leurs rapports en vers ; après tout, cela ne
pourrait que les rendre plus humains et le public nen serait que plus rassuré en
pensant quun homme qui écrit en vers ne peut pas être tout à fait foncièrement
mauvais. Au hasard, et avec peine, je lis
quelques strophes. Le moins que lon puisse dire cest que Nostradamus avait vu
juste dans lexplication des hiéroglyphes. « Comment ilz signifiaient Dieu. Signifier voulant Dieu tout puissant Ilz faisoient paingdre ung il hault eslevé Pour ce quil est de veue transperceant Voit et regarde quand il est sublevé Dieu est sur toutz les haulz astres levé Qui considère et touts chouses voit Rien de son oieil ne peult estre clavé Car, près ou loing, il nous entend et oyd. » Mon étonnement est grand. On
est bien en 1533. LEurope sort de plusieurs siècles de stagnation artistique et
scientifique, la Renaissance montre à peine le bout de son nez et légyptologie
nexiste pas. Le dernier grand prêtre à savoir déchiffrer les hiéroglyphes est
mort en 186 après Jésus Christ ; dixit Romi. Et dans ces quelques vers, de façon
poétique, Nostradamus nous dit que les Egyptiens représentaient Dieu par lil
dHorus, que nous connaissons bien, ce qui nous semble évident aujourdhui,
mais qui pour quelquun de cette époque ne lest pas du tout. Car il faut bien
réaliser alors lignorance du XVIe siècle des choses antiques, surtout
dune civilisation dil y a 3000 ans. Je prolonge ma lecture. Il faut
que je me remémore le petit livre que javais un jour emprunté à Romi et qui
permettait dapprendre lécriture et la traduction des mots hiéroglyphiques ;
ce que je comptais faire. Lentreprise était de taille, au-dessus de mes moyens et
javais très vite abandonné, ne me sentant pas le courage de devenir un deuxième
Champollion. Il men reste cependant quelques notions pour vérifier si Nostradamus
ne sest pas trompé dans son interprétation. Je continue ainsi au hasard des pages
essayant de retrouver des similitudes. Oups ! La fin du manuscrit
est en latin. Me reviennent alors les souvenirs de lycée et les longues heures
détude en grammaire. Il faut que je fasse un effort, cest une bonne occasion
pour me remettre en mémoire ce que jai appris. Traduisons donc : « En raison de la beauté des choses il nous a plu de
consigner ici ce quon a découvert en Arabie heureuse. Quelques auteurs rapportent
que les tombeaux dIsis et dOsiris se trouvent à Nisa en Arabie et que là se
dresse une colonne dédiée à ces deux divinités et portant des inscriptions. » la dernière feuille se termine
par : « Fin du premier livre de Orus Apollo fils de Oziris,
roy de Egipte. Des notes hieroglyphiques des anciens Aegiptiens mis en rithme par
epigrammes par M. Michel Nostradamus scelon ung tres ancien exemplaire grec des
Druides. » Je commence à comprendre le
génie de cet homme qui entre à la faculté à 17 ans et interrompt ses études pour
soigner avec grand succès les épidémies de peste qui font alors rage en Avignon, dans
Narbonne, Carcassonne et Toulouse. Il est le premier à appliquer des méthodes
prophylactiques, demande que les morts soient enterrés dans de la chaux vive, que
les instruments de chirurgie soient nettoyés, que les biens portants soient éloignés
des malades dont on devra jeter les vêtements au feu. Enfin, il prescrit un remède,
découvert par Paracelse, autre grand alchimiste, et quil améliore efficacement
pour lutter contre ce fléau. Nombre de guérisons sopèrent, ce qui est proprement
miraculeux pour lépoque. Il réitère son exploit à Aix-en-Provence. La ville lui
en est tellement reconnaissante quelle lui accorde une pension à vie. Puis,
cest à Lyon quil met en uvre son art et là, encore, sauve des vies, ce
que la médecine de son temps ne pouvait accomplir. De son vivant, sa renommée est si
grande quil devient médecin officiel et conseiller du roi de France. Après
sa mort le roi Louis XIV puis Louis XV, passant par Salon-de-Provence, iront
sincliner sur sa tombe. Face aux détracteurs de
Nostradamus, je réalise alors que ce nest pas de lui dont on doit se moquer mais de
ceux qui tentent désespérément dinterpréter ses Centuries et qui n'y arrivent
pas. Adulé et honoré de son vivant, il ne peut pas être devenu un imbécile une fois
mort ; et seuls ceux qui le raillent doivent être pris pour tel. Cest
quils ne se sont certainement jamais intéressées à lhomme et à son
uvre et ne connaissent de Nostradamus que ce quen ont écrit les exégètes
auxquels il manque la clef essentielle qui leur permettrait douvrir la boîte de
Pandore que sont les Centuries. Cette clef, tous les commentateurs de Nostradamus savent
bien quelle existe mais quelle ne sera pas découverte avant plusieurs
décennies. Ils ont presque tous mentionné les fameux quatrains qui en donnent la date. Pour ce qui est de la moquerie,
cela me rappelle que Michel de Nostredame est attaqué dès son vivant et que parmi ses
détracteurs il est un certain Couillard qui se moque de lui pour sa prédiction de
conjoncture astrologique exceptionnelle et des révolutions pour 1789. Mais Nostradamus a
aussi ses partisans et parmi les plus prestigieux il y a Ronsard qui écrit contre les
railleurs : Tu te moques aussi des prophètes que Dieu Choisit en tes enfants et les fait au milieu De ton sein apparaître afin de te prédire Ton malheur à venir mais tu n'en fais que rire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . Comme un oracle antique il (Nostradamus) a de mainte année Prédit la plus grande part de notre destinée. Je repose les feuillets et
mesure la chance quil mest donné de rencontrer un tel personnage et me
promets, pour le temps quil nous reste de ce séjour, découter avec une plus
grande attention ce quil expliquera. Sur le bureau il y a aussi un
bocal fermé en verre contenant ce que je juge être des grains de café verts, non
torréfiés. La bibliothèque la plus proche
de moi est énorme, bourrée de livres alignés sur plusieurs rangées, lune cachant
lautre. Jen prends un au hasard. Le vieux français commence à ne plus
m'effrayer et là aussi je madapte de mieux en mieux. Le titre de louvrage
est : « LE LIVRE DES
PYRAMIDES » Par Abdallah El Bachir El Djezaïr - 1476 Imprimé en la ville de Toulouse par Jean Patrix. Ah ! Tiens, tiens ! On
sintéresse déjà aux pyramides ? Je louvre et le parcours avec
attention. Il sagit dun incunable, lun des premiers livres imprimé à
Toulouse une trentaine dannées après linvention de limprimerie. La
couverture est en bois recouverte de peau retournée. Cest un recueil de textes
anciens qui parlent de la grande pyramide de Chéops. Il y a, bien sûr, celui de
Hérodote, le plus connu, peut-être le plus ancien puisque vieux de plus de 2400
ans : « Quant au temps pendant lequel
le peuple fut ainsi tourmenté, on passa dix années à construire la chaussée par où on
devait traîner les pierres. Cette chaussée est un ouvrage qui nest guère moins
considérable, à mon avis, que la pyramide même, car elle a cinq stades de long sur 10
orgyies de large, et huit orgyies de haut dans sa plus grande hauteur ; elle est de
pierres polies et ornées de figures danimaux. La pyramide même coûta vingt
années de travail : elle est carrée, chacune de ses faces a huit pléthres de
largeur sur autant de hauteur ; elle est en grande partie de pierres polies,
parfaitement bien jointes ensemble, et dont il ny en a pas une qui ait moins de
trente pieds. Cette pyramide fut bâtie en
forme de degrés. Quand on eut commencé à construire de cette manière, on éleva de
terre les autres pierres et, à laide de machines faites de courtes pièces de bois,
on les monta sur le premier rang dassise. Quand une pierre y était parvenue, on la
mettait dans une autre machine qui était sur cette première assise de là on la montait
au moyen dune autre machine, car il y en avait autant que dassises ;
peut-être aussi navaient-ils quune seule et même machine, facile à
transporter dune assise à lautre toutes les fois quon avait ôté la
pierre. Je rapporte la chose des deux façons comme je lai ouï dire. On commença
donc par revêtir et perfectionner le haut de la pyramide ; de là on descendit aux
parties voisines ; et enfin on passa aux inférieures et à celles qui touchent la
terre. On a gravé sur la pyramide, en caractères égyptiens, combien on a dépensé pour
les ouvriers en raiforts, en oignons et en aulx ; et celui qui minterpréta
cette inscription me dit, comme je men souviens très bien, que cette dépense se
montait à seize cents talents dargent. Si cela est vrai, combien doit-il en avoir
coûté pour les outils de fer, pour le reste de la nourriture et pour les habits des
ouvriers puisquils employèrent à cet édifice le temps que nous avons dit, sans
compter celui quils mirent à mon avis, à tailler les pierres, à les voiturer et
à faire les édifices souterrains, qui fut sans doute considérable. » Je continuai par lextrait
dun texte daté de 950 de notre ère dun écrivain chiite, Masoudi : « Surid, un des rois
dEgypte davant le déluge, construisit les deux grandes pyramides qui sont sur
le plateau de Guisèh. Il ordonna aux prêtres de déposer dans celles-ci la somme de leur
sagesse et de leurs connaissances dans les différents arts et sciences en même temps que
les écrits contenant tout ce que les hommes connaissaient des sciences
darithmétique et de géométrie, de manière que celles-ci puissent demeurer comme
témoignage, pour le bénéfice de ceux qui, par la suite, pourraient les comprendre. Dans la pyramide orientale
furent inscrites les sphères célestes et les figures représentant les étoiles et les
planètes. Le roi mit aussi tout ce qui a trait aux positions des étoiles et leurs
cycles ; et en même temps lhistoire et la chronique du temps passé, du temps
à venir et de chacun des événements futurs qui surviendront en Egypte. » Je continuais, et
marrêtais aux extraits qui confirmaient ce que Romi mavait dit au sujet de la
grande pyramide : elle nétait pas un tombeau mais un monument de
lhistoire, de la science et de la sagesse des hommes afin de servir les
générations futures. Je lisais : « La première pyramide
fut spécialement consacrée à lhistoire et à lastronomie ; la
deuxième aux connaissances médicales. » « La Grande Pyramide
contient donc les plans des étoiles et des signes historiques et prophétiques. » « Sur les murs étaient
écrits les mystères de science, astronomie, géométrie, physique et quantité de
connaissances précieuses que tous ceux qui comprennent notre écriture peuvent
lire. » Tous ces textes provenaient
décrivains ou scientifiques arabes du début de notre ère. Le dernier extrait
mintriguait. Comment se pouvait-il quà lextérieur de la pyramide il y
ait eu des écrits gravés dans la pierre ? Cest le texte suivant qui men
donne la clef. Il avait été écrit par Abdoul-Latif-El-Baghadi, savant, homme de
science, qui au XIIe siècle relatait : « Il y a trois pyramides
qui se dressent sur le plateau de Guisèh ; une faible distance les sépare et leurs
faces sont tournées vers le levant. Deux dentre elles dont les dimensions sont à
peu près semblables sont véritablement gigantesques ; elles sont construites en
pierres blanches. La troisième, moins haute que les deux autres, est en granit rouge
tacheté dont la dureté est telle que les burins ne peuvent y pénétrer. Comparée aux
premières, elle paraît très petite et semble être leur esclave. La forme, qui est merveilleuse,
voulue par les prêtres-architectes est la seule raison de leur conservation à travers
les siècles. Ces monuments ont défié le temps et le temps les a respectés. Les
architectes de notre époque ont beaucoup à apprendre de ces édifices qui semblent être
les mystérieux dépositaires de lhistoire du peuple qui les a bâtis. La grande pyramide de Chéops
est presque entièrement recouverte de revêtement en calcaire de Mokattam. Une partie de
ce revêtement est régulièrement enlevée par des carriers qui trouvent là, à peu de
prix, des pierres pour la construction de maisons. Ce revêtement est entièrement
recouvert dinscriptions composées de caractères très anciens dont personne ne
connaît la signification. Le nombre de ces caractères est si important que pour les
reproduire, il faudrait plus de dix mille feuilles. » Je me suis toujours passionné
pour lEgypte, mais sans jamais trop savoir pourquoi exactement. Depuis que je
connaissais Romi, javais mieux découvert ce quétait lhistoire de ce
peuple et sa tradition. Je sentais confusément en moi monter une envie, qui navait
rien de touristique, daller sur place prendre la mesure de ce quétait mon
attachement grandissant pour cette civilisation. Cétait certainement plus que
laspect pyramides, momies, Toutankhamon qui mattirait. Il me semblait
quil y avait un lien ininterrompu entre cette époque et la mienne et que rien de ce
temps ne me semblait étranger, au contraire, me faisait plaisir de découvrir ou
peut-être de redécouvrir. La deuxième bibliothèque est
entièrement consacrée à lalchimie. Je connais très peu de livres dans cette
catégorie, juste trois ou quatre, les principaux. Ceux que je prends de la bibliothèque
sont illustrés dallégories représentant le sel, le soufre, le mercure,
leau, la terre, le feu, lair, le chaos, la chaleur. Je nen suis pas plus
avancé pour autant. Tous ces ouvrages mont toujours paru dun hermétisme
incommensurable. Je préfère sauter à la
troisième bibliothèque. Elle est entièrement composée de livres dont les couvertures
sont toutes semblables, une peau beige, un peu écornée. Les ouvrages nont pas de
titre, ils portent juste un numéro. Le dernier, en bas, à droite semble légèrement
différent, en meilleur état, plus récent. Cest le seul à avoir une inscription
manuscrite : « INDEX ». Je le prends et louvre : INDEX Des manuscrits merveilleux de la
troisième section De la bibliothèque seconde à
Alexandrie. De lEgypte Antique aux sages Grecs
au monde Romain. Bon, alors là, il faut que je
vérifie. Je prends un des livres à ma portée. La reliure contient en fait trois
ouvrages. Le premier a pour titre : LE LIVRE DE THOT Formules rassemblées par Hermès
Trismégiste. Je ne prends pas la peine de
regarder les deux autres. Je referme le livre des deux mains violemment. Cest pas
vrai ! Cest pas possible ! Je prends une autre reliure, jouvre, il
ny a quun seul ouvrage à lintérieur : EMPEDOCLE uvres complètes. Alors là, je ne sais pas si je
vais y croire. Il vaudrait mieux que je fasse une troisième vérification. Jouvre
un autre livre : LIVRE
I ET II MANETHON Sciences et techniques des Egyptiens. Bon, alors là, on y est,
jy suis. Je suis devant la bibliothèque la plus chère du monde, la plus
précieuse, la plus incroyable, la plus, la plus, la plus ! Il ny a pas
dadjectifs pour caractériser ce qui est sous mes yeux, à portée de main. Bon, ne
nous affolons pas, rassemblons nos souvenirs. Si ma mémoire est bonne,
Alexandrie, le port égyptien lun des plus important du bassin méditerranéen,
possédait la plus grande bibliothèque du monde antique. Cette ville avait été fondée
par Alexandre le Grand vers 330 avant Jésus-Christ et devint la capitale de
lEgypte. Sa Grande Bibliothèque fut construite vers 270 avant Jésus-Christ.
Grande, elle navait pas trop eu de mal à le devenir car tous les navires qui
accostaient devaient payer une taxe sous forme de livres, papyrus, rouleaux qui venaient
enrichir son fonds. Il y avait là les trésors infinis de la littérature antique, de
toutes les sciences, de la magie, des religions, des études sur les civilisations
disparues, des grands poètes, des philosophes et jen passe. A son apogée elle
aurait contenu plus de huit cent mille ouvrages. Tous les lettrés de lantiquité y
sont venus pour consulter ses précieuses archives. Ce que dit la petite histoire
cest quil existait une copie conforme de tous les ouvrages qui furent
rassemblés dans un endroit souterrain dans la ville même. Un des plus grands fléaux
dans les temps anciens, souvent provoqué par lhomme, était le feu. Et de peur que
la Grande Bibliothèque ne soit ravagée par accident ou par faute de guerre, ses
concepteurs avaient eu lidée den faire une copie mieux protégée, à
labri des regards. Ce qui ne fut pas vain puisque plusieurs guerres, mise à sac par
les troupes de Jules César, et destruction finale par les Arabes vers 640 de lère
chrétienne ont fait quil ne nous reste plus rien des trésors antiques de la Grande
Bibliothèque. Seul, en subsisterait le double. Il subsisterait, au conditionnel, car peu
d indices permettent daffirmer sa réalité. Mais le sol égyptien
nen finit pas de nous rendre des pans entiers de son histoire à intervalles
réguliers. Na-t-on pas découvert, il y a quelques années et en pleine ville, un
véritable cimetière souterrain fait de centaines et de centaines de tombes ? Si jen juge donc
daprès mes souvenirs jaurais là, devant moi, une partie des livres de la « bibliothèque
seconde » mentionnée dans la première page de lindex. Si jen arrive à cette
conclusion cest aussi que les trois ouvrages que jai pris au hasard, sont
des ouvrages, ou légendaires, ou qui ont disparus. Ils dépassent tout ce que
limagination peut produire. « Le
Livre de TotH » en est un bon exemple.
Daprès la légende, il aurait été écrit de la main de ce Dieu Egyptien. Celui
là même qui inventa et donna lécriture aux hommes, qui est présent au jugement
des âmes et en consigne le résultat. L'auteur qui a rassemblé les « formules »
nest autre que celui que lon tient pour être le fondateur de
lalchimie : Hermès Trismégiste qui aurait vécu vers 300 ans avant
Jésus-Christ. Voilà le type même de livre légendaire, disparu depuis longtemps des
regards mais toujours présent dans la mémoire des hommes. Pour ce qui est du livre des
uvres complètes dEmpédocle,
philosophe grec vers 450 ans avant Jésus-Christ, il nexiste pas, ou plutôt il
nexiste plus. Cet auteur, nous ne le connaissons que par les commentateurs de sa
philosophie qui nen ont fait que des citations pour expliquer ou paraphraser ses
propos. Cest donc, là aussi, un livre inestimable, peut-être le seul au monde que
jai eu entre les mains. MANETHON, contemporain de Ptolémé II, était un prêtre égyptien. Il
fut le dernier grand prêtre à posséder tous les secrets de son peuple et à les mettre
par écrit. Là aussi, il ne nous reste rien de son uvre. Imaginons un seul instant
si cet ouvrage refaisait surface, il y a bien des théories égyptologiques qui
partiraient en fumée. Je ne sais quoi penser, quoi
faire devant un tel trésor. Mais pourquoi Nostradamus ne fait-il pas imprimer en nombre
ces livres, pourquoi ne les fait-il pas publier et connaître de tous. Et si je lui
proposais de les enterrer quelque part et de les récupérer une fois revenu chez moi.
Bon, voilà que je déraisonne complètement. Comme on dit ici quelle grande pitié de voir ces bels ouvrages en tel
état de solitude. Moi, je commence à être fatigué de toutes ces émotions. Que ce
voyage est difficile ! La porte d'entrée principale
grince. Nanette est revenue et se dirige sans un mot vers le passage du fond où elle
croise Claude qui vient dentrer. Je lui fais part de mon émoi devant les joyaux que
je viens de découvrir : - Je suis en admiration devant de telles splendeurs. Votre
oncle a des ouvrages dune valeur historique sans égale, des livres dune
extrême rareté, peut-être uniques au monde. Comment se les est-il procurés ? - Cest son ami Maure qui, régulièrement, les lui
amène dOrient. - Mais ils doivent coûter une fortune ! Votre oncle
a-t-il les moyens de se les offrir ? - Il nen achète que très peu. Avec son ami il
sagit plutôt déchanges. Je nai jamais trop su de quels échanges mais
cest de cela dont il est question. Je crois quil y a aussi le fait que ces
livres sont en grand danger dans le pays doù ils viennent et cest pour les
mettre en sûreté que lami de mon oncle les fait venir ici. - Pourquoi ? Croyez-vous que lInquisition ne
voudrait pas allumer un feu de joie avec tous ces livres de magie et dalchimie,
dHistoire à lenvers et de connaissances à ne pas divulguer à lHomme
avant quil ne soit adulte ? - Bien sûr que si, et cest une chanson de toutes les
époques que de vouloir détruire lécrit, lincrusté, le gravé; mon oncle en
est conscient. Il ma appris que certains Pharaons effaçaient le nom de leur
prédécesseur sur les monuments publics ou dans les temples pour y graver le leur et
laisser croire à la postérité quils en étaient les auteurs et les constructeurs.
Je ne pense pas que dans lavenir certains hommes cesseront leur lutte pour empêcher
dautres hommes daccéder à la connaissance en détruisant lécrit. -
Verba volant, scripta manent. - Lécriture, ce sont des paroles gelées que la
lecture vient réveiller. - Hum ! Cest très bien dit. - Cest de Monsieur Rabelais. Pour ce qui est des livres
de mon oncle, rassurez-vous, dici quelque temps ils doivent partir en lieu sûr.
Pourtant, malgré la beauté de
lieux, rien ne fait penser à un théâtre. Ce devait être une ancienne chapelle, la
pierre domine et les murs sont tendus de velours rouge à franges dorées. Les fenêtres
sont hautes, décorées de vitraux aux motifs religieux, la salle est longue et tout au
fond deux hallebardiers gardent lentrée de ce qui pourrait être loffice des
juges. Légèrement en avant, se dresse une grande estrade où est posé un bureau massif
derrière lequel se trouvent trois sièges dont celui du centre est plus luxueux que les
autres. Au pied de lestrade il y a une petite table où un homme, tout de noir
vêtu, saffaire à ranger des papiers et des dossiers. Il laisse un temps son
classement pour tailler méticuleusement sa plume doie et vérifier que son encrier
est plein. A côté de lui, un autre bureau est occupé par trois hommes, eux aussi
habillés de noir, tous trois les cheveux coupés à la Jeanne dArc, pareille
rigidité dans le comportement, la même sécheresse dans les gestes, mest avis que
ce sont les greffiers ou huissiers du tribunal. De part et dautre de lestrade,
plus vers la salle, se tiennent deux bureaux et une chaise pour chacun deux. Les
choses ne changent pas beaucoup dans les affaires des hommes. Je nai pas de mal à
reconnaître lemplacement des juges, ceux de lAvocat Général et de
lAvocat de la défense. A côté de moi, deux hommes
bien mis sont en grande conversation. - Dites-moi, mon cher de Raynaguet, il paraît que
lAvocat Général nest autre que ce coquin de Sèriés. - Pensez donc, mon ami, il nallait pas rater une
occasion de se mettre en avant. Paraît-il quil se serait démené comme un beau
diable pour obtenir cette enquête publique pour aujourdhui. Dame, cela lui a donné
loccasion de vérifier le pouvoir quil a sur les responsables des institutions
afin daffirmer son autorité. Cette enquête publique aurait tout aussi bien pu se
dérouler un jour de semaine. Laffaire ne semble pas assez urgente pour que
lon convoque la cour un dimanche. Certaines mauvaises langues pensent que cest
une répétition générale avant les élections des Capitouls qui doivent se dérouler
dans trois mois afin que ce sinistre individu puisse juger de ceux qui le soutiendront,
car ce fâcheux y brigue un deuxième mandat. - Mais enfin, comment un Capitoul peut-il avoir autant
dinfluence sur les élus du roi. Quil en ait auprès de la municipalité, je
ladmets volontiers, mais là, je ne comprends pas ? - Les dossiers, mon ami, les dossiers ! - Quels dossiers ? - Les dossiers quil a constitués sur tout le monde.
Noubliez pas quil est aussi Grand Inquisiteur. - Que me dites-vous là, cher Raynaguet, le parlement ne
pratique pas la sorcellerie, ça se saurait ! - Il ne sagit pas de sorciers, mais
dhérétiques, de tous ces protestants qui grouillent telle une maladie. Les plus
hautes autorités du royaume sont atteintes. Mais bien malin la plupart de ces huguenots
qui ne pratiquent pas au grand jour leur soi-disant foi et se cachent pour mieux miner le
pouvoir et sen emparer, assurément. Sèriés et les sbires quil a sous ses
ordres, espionnent. Ainsi, au lieu de démasquer les hérétiques, il les fait chanter.
Ceux qui lui résistent, il les fait juger, ceux qui nont pas dimportance ou
ne peuvent lui servir, il les fait brûler comme bois sec. Ne serait-ce que dans le
courant de lannée dernière, il a prononcé vingt condamnations à mort. - Quel dégoûtant personnage ! - Je ne vous le fais pas dire. Ajoutez à ceci les
malversations et détournements de fonds royaux que la plupart des élus pratiquent, pas
toujours discrètement, et vous comprendrez le poids de Sèriés et de ses dossiers
secrets sur chacun. - Mais cette pauvre fille quil traîne devant les
juges, qua-t-elle fait exactement ? - On voit bien que vous nétiez pas aux Jeux Floraux,
hier. Le triste sire a reçu un camouflet public dune rare violence. Ce gredin a
été méchamment éconduit par, justement, celle quil fait juger aujourdhui.
Toute la salle, si elle lavait pu, en aurait ri de voir sa mine défaite par les
injures de la Damoiselle. Attendez, le plus fort cest que le gueux est, paraît-il,
toujours amoureux et compte effrayer sa belle plutôt que de la faire brûler. - Là, vous métonnez. Ne la-t-il point faite
torturer hier soir ? - Cher ami qui peut dire ce qui se passe dans la tête
dun fol. Je nai rien perdu de la
conversation de ces deux hommes. Ce qui me rassure, cest que cette crapule ne veut
pas vraiment lemprisonnement ou la mort de Claude malgré les affronts quil a
reçus et cette mise en scène macabre de tribunal dexception. Mais quel esprit
tortueux que ce Sèriés, faire souffrir celle quil aime ; il y a des choses
qui méchappent. Peut-être son ego a-t-il complètement pris le dessus et sa raison
et son amour sont-ils occultés par la vengeance. Justement le voilà entrant par
la porte du fond suivi de près par de lHospital. Ils ne sadressent pas la
parole et chacun se dirige vers son bureau. Sèriés, à la droite des juges et de
lHospital à la gauche. La tête parcheminée de Sèriés est plus sèche que
jamais, triste, allongée sur les malheurs de sa vie. Il porte sous le bras un mince
dossier quil pose sur la table avec un air satisfait. Je ne suis pas juriste, mais
si ce sont là les documents daccusation contre Claude, ils ne sont pas bien épais.
De lHospital, par contre, affiche un large sourire, dit bonjour de loin à quelques
connaissances et ouvre son dossier de défense sur la table. Il nest pas bien épais
non plus, mais doit bien valoir celui de Sèriés. - Messieurs, découvrez-vous, la cour ! Le silence se fait. Tous les
hommes enlèvent leur couvre-chef et les regards se tournent vers le fond de la salle. Les
hallebardiers se redressent et les trois juges pénètrent dans lenceinte du
tribunal. Ils sont vêtus de grands pans détoffe marron brodée de rouge. Les deux
Assesseurs ont une sorte de bonnet rouge à rebord rabattu et le Président Rouaix, qui
sinstalle à la place du milieu, un chapeau rond en velours noir brodé de fil
dor. Lhomme a lair sympathique, tout juste la trentaine, il a des traits
agréables et, malgré sa jeunesse, il dégage de lui une autorité naturelle. Il passe
son regard perçant sur la foule et détaille tout ce qui lentoure. Il na pas
encore ouvert la bouche mais je sens bien que cest quelquun à qui on
nen remontre pas. - Messieurs, vous pouvez vous recouvrir. Le Président aperçoit
Sèriés. - Cest vous, Monsieur le Grand Inquisiteur, qui allez
officier aujourdhui ? Je pensais que ce serait Monsieur de Ulmo. - Monsieur de Ulmo a eu un empêchement impérieux de
dernière minute et comme il sagit dune audience en sorcellerie, il me semble
que je serai mieux à même dofficier à sa place, à sa place. - Ainsi donc, vous êtes laccusateur et le plaignant.
Bizarre histoire. Sèriés ne dit mot mais en
prend pour son grade. Il sait maintenant que le Président et certainement les Assesseurs
ne seront pas de son bord. Il doit enrager intérieurement. Rouaix, sadressant à
lHuissier, lui demande : - Faites entrer laccusée. - Gardes ! Amenez laccusée ! Je tends la tête au-dessus des
coiffes pour mieux apercevoir Claude. Celle-ci entre, accompagnée par deux gardes qui la
soutiennent plus quils ne la tiennent. Elle semble à bout, son visage est de cire,
elle avance tête baissée, non pas de honte, je commence à bien la connaître, mais
dépuisement. Mon Dieu, ce quelle a dû souffrir, seule dans sa geôle,
attachée, les rats les insectes courant sur elle. Me remontent des envies de meurtre
envers mon ancêtre. Mais, bizarrement, au plus haut point de colère, il se passe comme
un blocage, comme une barrière qui sinstalle dans mon esprit. Ce nest pas la
première fois que je le ressens. Comme si le destin faisait quil ne devait
absolument rien se passer de grave entre lui et moi. Les gardes arrivent devant le
bureau où se trouve de lHospital et lâchent les bras de leur prisonnière. Toute
la salle pousse un cri à la vue de Claude saffaissant sur le sol, lentement, en un
ralenti inexorable. Lun des gardes a tout juste le temps de la rattraper par les
bras, lautre vient à sa rescousse. Ils arrivent tant bien que mal à la redresser.
Rouaix interpelle Claude : - Vous ne vous sentez pas bien ? - Veuillez mexcuser, je nai pas dormi de la nuit
et jai subi la question ordinaire. Rouaix se tourne vers Sèriés
et lui lance : - Monsieur lAvocat Général a sans doute participé à
la séance ? - En tant que Grand Inquisiteur je nai fait que mon
devoir, mon devoir. Toujours aussi gluant, Sèriés. - Jentends bien, Monsieur lAvocat Général, mais
comment voulez-vous que laccusée puisse répondre aux demandes de la cour dans
létat où elle se trouve ? Je propose un ajournement de laudience
jusquà ce que Damoiselle Camuest soit en état de satisfaire aux questions de la
cour. Rouaix a bien manuvré, il
a bien tendu son filet pour cueillir Sèriés dans ses mailles. Je comprends mieux le
regard perçant de Rouaix, il ne doit pas se laisser surprendre par une situation
inattendue. Il prévoit tout, analyse tout. Instantanément, Sèriés sent sa proie lui
échapper, son procès senvoler, ses amis le lâcher. - Monsieur le Président ! Si vous le permettez !
Lavocat de laccusée peut très bien pourvoir à lincapacité de
celle-ci. Ce ne sera pas la première fois quune cour se trouve confrontée à ce
genre de situation ! Si vous le permettez, jinsiste pour que laudience
continue. Rouaix sent bien le poids de
cette demande qui sonne comme un ordre. Il doit être en train de compter le nombre de ses
amis qui pourraient le soutenir, sorti du tribunal, contre lAvocat Général. Je
ressens bien son hésitation. Elle ne dure pas longtemps. Sèriés a plus de poids que je
ne le pensais face à Rouaix. Sans donner suite directement à
la demande de Sèriés, Rouaix sadresse alors à lauditoire : - Ainsi donc, en ce jour du Seigneur, le sept décembre de
lan de grâce quinze cent trente-trois, cette assemblée est réunie pour enquête
publique sur la Damoiselle Claude, Marie, Camuest à la plainte du Capitoul Julien,
Charles, Sèriés du chef de sorcellerie. Nous allons procéder à laudition de laccusation
puis celle de la défense, de chacun de leurs témoins et, à la lumière des faits, ce
tribunal, au nom du roi, conclura si une enquête approfondie doit être ouverte pour
procès contre la prévenue ou relâchera icelle purement et simplement. En attendant, que lon apporte une chaise à
laccusée. Vu son état, elle est autorisée exceptionnellement à rester assise. Un des Huissiers sort chercher
le siège demandé. A la fin du discours douverture de Rouaix, le petit homme en
noir, dont le bureau est aux pieds de celui des juges, se lève lentement, lair
gêné, va vers le Président, se penche vers lui et murmure quelques paroles à son
oreille. - Monsieur lAvocat Général, Monsieur lAvocat de
la défense, on mapprend que le Notaire ne pourra consigner les débats en
français. Vu la rapidité de lorganisation de cette audience et si vous ny
voyez pas dinconvénients, ils le seront en langue doc. Bien entendu cela ne
changera pas la règle et ne sera écrit que ce qui semblera être la vérité. Sèriés et de lHospital
acquiescent. Les bras men tombent.
Drôle de justice qui fait le tri dans les déclarations des parties. Je ne suis
certainement pas au bout de mes surprises. LHuissier revient avec une chaise très
simple, sans coussin. Les deux gardes aident Claude à sasseoir. Je la sens brisée,
moralement et physiquement. Je me sens désarmé, seul, sans pouvoir faire ou tenter quoi
que ce soit. - Monsieur le Secrétaire du roi, veuillez nous lire le
détail du chef daccusation. Lun des noirs triplés se
lève. - Il a été trouvé par le Capitoul Julien, Charles,
Sèriés que la Damoiselle Claude, Marie, Camuest habitant au 7, rue du Cheval Blanc, à
Toulouse, se livrait à la pratique de la sorcellerie. Malgré lhumanisme dont a
toujours fait preuve le plaignant, mais devant les doléances qui lui sont parvenues de
toutes parts, il lui a été de son devoir de porter cette affaire en enquête publique en
vue de déterminer si les bruits, ragots et on-dit trouvaient une application aux lois de
cette province et du royaume. Rouaix na pas envie de
lâcher Sèriés. - Monsieur lAvocat Général, je nai pas entendu
laccusation dinjures publiques dont on ma relaté le fait. Sèriés se fait tout miel et
tout sucre. - Monsieur le Président, il sagit là dune
affaire personnelle qui nintéresse pas le bien public et que je pardonne volontiers
eu égard à la jeunesse de loffensante, loffensante. - Je nen attendais pas moins de vous. Sèriés est tout
décontenancé. Il ne sait sil doit prendre la phrase de Rouaix comme un compliment
ou comme une raillerie. Il est interloqué, ne bouge plus, attendant, peut-être, une
suite aux propos de Rouaix. Celui-ci est déjà passé à autre chose et na plus un
seul regard pour lui. - Bien, que lon fasse entrer le premier témoin de
laccusation. Ça y est. Sèriés vient de se
rendre compte que Rouaix sest ouvertement et publiquement payé sa tête. De voir
son visage se décomposer, on ne peut douter un seul instant quil ne sen est
pas rendu compte. Cependant, le cours de laudience continue et il ravale la réponse
quil était en train de préparer. Un des Huissiers savance
au milieu de la salle et annonce : - Jappelle Maître Anselme. Personne ne semble bouger. - Maître Anselme, sil vous plaît ! Un autre Secrétaire du roi se
tourne vers le Président et lui dit : - Maître Anselme na pas reçu à temps la notification
de convocation. Il ne pourra malheureusement pas se présenter à cette audience. Sèriés en devient rouge, il se
lève dun bond : - Quel scandale que cette préparation ! Rouaix ne se départit pas de
son calme : - Monsieur lAvocat Général ne peut reprocher au
tribunal un manque de préparation à cette enquête publique. Nous lui rappellerons le
peu de temps qui lui a été imparti et le manque de moyen mis à sa disposition. Les
rapporteurs, enfin, ceux que nous avons pu trouver un dimanche chez eux, ont fait ce
quils ont pu. Jajouterai que voilà une audience bien prompte qui risque de
coûter fort cher au trésor royal puisque les épices des fonctionnaires ont été
payées au double. Mouché, le Sèriés. Il se
rassoit en baissant la tête. Bien content de sa remarque, le Président demande dun
air faussement détaché : - Quel est le témoin suivant ? LHuissier annonce : - Jappelle Dame Rondeau Une petite femme boulotte
savance, mal à laise, en triturant les pans de sa robe. Son visage a les
pommettes bien rouges, ce qui lui donnerait une mine plutôt sympathique si elle
navait un regard fuyant et des lèvres dune minceur telle que lon dirait
quelle ne peut ouvrir la bouche pour parler. De fait, au moment de décliner son
identité, lHuissier est obligé de lui demander de parler plus fort. - Veuillez répéter, je vous prie. - Je disais que je mappelle Marie Rondeau, demeurant au
33, rue de la Pomme et que je suis employée par Damoiselle Camuest pour faire son
ménage. - Bien. Sur la Bible et devant Dieu, jurez de dire toute la
vérité aux questions qui vous seront posées par cette cour. - Je le jure. En voilà une qui na pas
lair franche du collier. Au moment de jurer, son regard sest baissé pour
aller viser la pointe de ses sabots de bois. Sèriés, quant à lui semble tout à son
aise de ce que va témoigner, il le sait, cette femme qui a dû être achetée ou
menacée. - Dame Rondeau, depuis combien de temps travaillez-vous chez
Damoiselle Camuest ? - Depuis sept ans, Monsieur. - On dit Monsieur lAvocat Général. - Pardon, Monsieur lAvocat Général. - Vous y travailliez donc du temps où ses parents étaient
encore en vie, en vie ? - Oui, à la mort de ces pauvres gens, jai continué à
servir. Oh ! Ce nest pas les gages que peut me donner Damoiselle Claude qui na
pas hérité dune bien grosse fortune, mais ce petit salaire me permet de faire
bouillir la marmite. Vous savez, jai cinq enfants. Je suis sûr maintenant
quil la menacée. A voir son pauvre regard et sa plainte directe à Sèriés
concernant ses enfants, jai compris tout de suite que la pauvre fille a dû subir de
terribles pressions. Il est vrai que lon ne peut pas rester chez un employeur
pendant sept ans, à moins dy être très attaché, lorsque ses gages ont diminué
entre temps. Ceci prouve bien la fidélité de cette pauvre Rondeau. Je regrette de
lavoir jugée à sa figure, je men veux terriblement. - Ainsi, vous connaissez parfaitement la maison. Pouvez-vous
dire à cette cour ce que vous y avez trouvé détrange. - Eh bien, je sais pas moi ! - Mais si, ne mavez-vous point parlé dune
certaine croix. Cest lamentable la grosse
perche quil lui tend, il devrait témoigner lui-même. - Ah oui ! Il faut vous dire que Damoiselle Claude a une
croix qui nest pas chrétienne. - Comment cela ? - Pour tout vous dire, il ny a pas notre Seigneur
dessus, les bras en croix, avec les clous, et elle est toute dorée avec des arrondies au
bout. - Vous voulez dire trois pommelles à chacune de ses
extrémités ? - Cest ça, oui. - Messieurs de la cour apprécieront. Dautre part, Dame
Rondeau, trouvez-vous normal quune si jeune femme vive toute seule, sans parent,
sans tuteur ? - Ben, moi, vous savez, je me suis mariée à quinze ans,
alors je trouve normal que Damoiselle Claude veuille bien attendre. - Messieurs de la cour voudront bien excuser le témoin qui
na pas bien compris la question et noteront la vie scandaleuse que peut être celle
dune jeune femme livrée à elle-même. Pour en revenir à la croix que possède
laccusée, il semble bien que ce soit une croix huguenote, de ces parias de
lEglise, de ces ennemis de notre bonne religion catholique. Par ailleurs, il est
noté dans les registres de la cour le témoignage de personnes qui ont vu à plusieurs
reprises laccusée intimement liée avec un étranger à la ville et qui loge chez
loncle de celle-ci. Oncle, tout le monde le sait, qui se livre à lastrologie
et à lalchimie, à lalchimie, dis-je ! Du coup, je ne tends plus la
tête et au contraire je me tasse afin que ce fourbe ne saperçoive pas de ma
présence, car létranger dont il est question nest autre que moi. Romi me
lance un regard inquiet. Je lui souris faiblement afin de tenter de le rassurer. Sèriés nen a pas fini
avec la bonne de Claude. - Maintenant, pouvez-vous nous expliquer de quoi est rempli
le premier étage de la maison de laccusée ? - Ben, moi, vous savez, je ny connais pas grand chose.
Tout ce que je peux vous dire, cest quil y a tout un bazar de cornues et
dalambics, comme pour distiller lalcool, un chaudron qui bout tout le temps et
que Damoiselle Claude sen sert la plupart de la journée, si ce nest des
nuits. - Ah ! Des nuits, des nuits. Nest-ce pas à ce
moment là que les sorcières opèrent ? Donc, elle pratique la sorcellerie, comme
son oncle, comme son oncle ! - Je ne sais pas, moi, je ny connais rien. - Mais enfin ! Les alambics, les cornues, la marmite ne
sont-ils pas instruments du Diable, du Diable ? ! La pauvre femme ne sait plus où
se mettre. - Ben, oui, je crois. - Ils le sont ou ne le sont-ils pas ? - Ils le sont. - Vous voyez, Messieurs de la cour, sa marmite du diable, son
laboratoire, ses cornues et alambics, le défilé des personnes chez elle qui ressortent
guéries, tout indique que laccusée pratique la sorcellerie avec son oncle, une
affaire de famille, somme toute ! Messieurs de la cour, je nai pas
dautres questions à poser au témoin, au témoin. Le Président Rouaix se tourne
alors vers de lHospital : - Que Monsieur lAvocat de la défense veuille bien
disposer du témoin. - Dame Rondeau, je vais vous poser une question que le Grand
Inquisiteur aurait dû poser. Si vous répondez oui, une seule fois à
lénumération que je vais énoncer, alors laccusée est vraiment une
sorcière et jabandonnerai, séance tenante, sa défense. Donc, avez-vous vu, une seule fois des cornes aux pieds de
laccusée, avez-vous senti le soufre dans sa maison, évite-t-elle léglise,
avez-vous vu des manifestations diaboliques en sa demeure, évite-t-elle deffectuer
ses prières, parle-t-elle, parfois, dans une langue étrange, évite-t-elle de porter une
croix en bijou, fabrique-t-elle de lor, a-t-elle un chat noir, danse-t-elle seule la
nuit et enfin, vous a-t-elle jamais dissuadée de ne pas aller à léglise ou de ne
pas prier notre Seigneur, ou encore vous a-t-elle demandé de pactiser avec le
Diable ? - Non, jamais. - Etes-vous sûre ? Vous avez juré sur la Bible,
il peut en aller de votre vie. - Rien de tout ceci. - Messieurs de la cour, je suis tout à fait rassuré car je
défends bien une innocente et non une sorcière puisque ces questions font partie des
enquêtes communes de lInquisition, destinées à proclamer la vérité, et je
men serais voulu que Monsieur lAvocat Général les oublient. Ricanements dans la salle. Ah ! Autre chose, avez-vous jamais vu loncle de
laccusée aider sa nièce dans ses travaux ? - Non, jamais, elle préfère travailler seule. - Pensez-vous que son oncle soit un sorcier ? - Je ne sais pas, je sais quil est médecin. - Mais si cétait un sorcier, pensez-vous que sa nièce
le soit aussi ? - Ben, y'a pas de raison. - Il ny a pas de raison, exactement, pas plus de raison
quil y a de penser que Monsieur lAvocat Général est un joueur invétéré à
cause dun vieil oncle de celui-ci qui a failli être encachoté pour dettes de jeux
répétées, et qui sen est tiré, on ne sait trop comment, dailleurs. Ce
nest pas parce quun membre de notre famille à un vice ou une attirance
néfaste que nous devons obligatoirement en hériter. On ne peut donc accuser la
Damoiselle Camuest de ce que fait son oncle. Là, ce sont franchement des
rires qui éclatent parmi lassemblée. A ce discours, Sèriés sest levé
dun bond. - Monsieur, je ne vous permets pas ! - Et moi, je my autorise car laffaire de votre
oncle est de notoriété publique. - Vous men rendrez raison ! De lHospital a décidé
dignorer Sèriés et continue sa défense. - Messieurs de la cour, la réputation de Michel de
Nostredame ne cesse de grandir dans notre région. Bien que jeune encore, il a déjà
prouvé par son talent de médecin quil était capable dexercer son art avec
efficacité. Les soins quil a prodigués pendant la terrible peste provençale sont
dans toutes les mémoires. Or, on na jamais vu un sorcier accomplir des études de
médecine ni venir en aide à son prochain. De plus, la perquisition effectuée au
domicile de celui-ci na apporté aucune preuve tangible concernant des faits de
sorcellerie, et cela, Monsieur lAvocat Général sest bien gardé de le
rapporter à la cour. Jajouterai, que si Damoiselle Camuest vit seule, ce
sont les circonstances de la vie et lamour de notre ville qui lont décidée
à rester à Toulouse. Après la mort de ses parents, elle navait dautre choix
que de rejoindre sa plus proche famille à Montpellier ou en Italie. Or, ayant reçu de
ses parents en héritage une petite maison et quelques meubles, elle a préféré rester
dans notre bonne ville qui la adoptée et où elle est appréciée. Là encore, on
ne peut reprocher à Damoiselle Camuest un choix du cur et de la raison. Jen
ai fini avec le témoin. La pauvre Dame Rondeau se retire
sur la pointe des pieds. En passant devant Claude, elle sarrête un instant, la
regarde tristement et lui dit dune voix tremblotante : - Je vous demande pardon. Malgré la douleur physique qui
létreint, Claude lui sourit et faiblement lui répond : - Tu es pardonnée. La pauvre femme ne peut retenir
ses larmes et sen va en sessuyant le visage. Cette scène ne semble pas être
du goût de Sèriés qui voit son témoin complètement discrédité auprès des juges par
son geste de repentance. Sils navaient pas compris que la peur guidait sa
déposition, maintenant, ils sont fixés. Le Président demande à
lHuissier : - Faites avancer le témoin suivant. - Jappelle le sieur Thibault Barboles. Un homme dune soixantaine
dannées savance tenant son chapeau des deux mains. De haute stature, malgré
la position voûtée quil semble avoir depuis toujours, il arbore un visage tout en
longueur, apparence que lui donnent ses joues pendantes tels des favoris. Lui aussi
paraît venir témoigner contraint et forcé. Cest avec beaucoup dhésitation
quil jure devant Dieu. Sèriés ne le laisse par réfléchir et lattaque
sitôt le dernier mot du serment prononcé. - Homme Barboles, pouvez-vous dire à cette cour où et quand
avez-vous vu laccusée ici présente, présente. - Eh ben ! cétait à la messe dhier matin en la
basilique Saint-Sernin. - Et quy avez-vous vu détrange,
détrange ? - Euh ! cest la façon de se signer de la Damoiselle
qui ma paru bizarre, pas vraiment comme une bonne chrétienne, enfin, différemment. - Pourquoi ne pas en avoir prévenu un prêtre ? - Ben, vous savez, moi, je cherche pas les ennuis. - En tout cas, on peut dire que vous en avez été choqué. - Cest ça, oui. - Messieurs de la cour, il y a de fortes présomptions
dhérésie contre laccusée. En effet, pour ne pas attirer lattention,
elle se rend bien aux offices de léglise, mais ny participe pas vraiment et
se signe différemment pour être en accord avec ses pensées hérétiques. Alors oui, on
la voit à la messe, mais cest pour mieux donner le change et y venir offenser notre
sainte mère lEglise ! Monsieur lAvocat de la défense, je vous laisse le
témoin si tant est que vous souhaitiez linterroger. De lHospital savance
en souriant et se met à tourner doucement, à petits pas mesurés, autour du témoin qui
commence à chiffonner son chapeau. - Jimagine que vous êtes un bon chrétien. - Ça, dame, oui. - Et que vous suivez attentivement loffice. - Pour sûr. - Et quil ne vous viendrait pas à lidée de
lorgner sur une jolie femme pendant ce temps. - Dame, non ! - Où étiez-vous placé lorsque vous avez vu ce fameux signe
de croix ? - Et ben, juste à côté delle. - Donc, de côté. - Oui. - Donc, bon chrétien suivant loffice, ne se laissant
pas distraire par la gent féminine et étant sur le côté, comment avez-vous pu voir ce
que faisait Damoiselle Camuest ? - Ben, je lai vu. - Si vous lavez vu, pourriez-vous refaire pour cette
cour le geste de la damoiselle ? Lhomme est vraiment
embarrassé, il ne sait comment faire et se signe en un mouvement désordonné. - Cest ce que vous appelez : différemment. - éh ben oui,
pas comme tout le monde. - Sieur Barboles, il va falloir refaire exactement le signe
de Damoiselle Camuest, la pitrerie que vous venez de nous singer na pas, jen
suis persuadé, convaincu la cour et lauditoire. Vous êtes sous serment devant
Dieu, je vous le rappelle ! Veuillez préciser, de façon plus exacte comment
sest signée Damoiselle Camuest. Montrez à la cour, je vous prie ! Lhomme nen peut
plus, il tourne son chapeau dans tous les sens. Dun regard il cherche du secours
vers Sèriés comme pour lui demander pardon à lavance de son incapacité à être
un faux témoin. Un autre regard de supplication vers de lHospital qui ne sourit
plus du tout. Lorsquil croise celui de Claude, son visage se décompose, et il finit
par lâcher : - éh ben, je
ne saurais dire, jétais de côté, je nai pas bien vu. - Alors, vous navez pas bien vu ? En fait, vous
venez témoigner que vous navez rien vu ! Messieurs les juges
apprécieront ! Je vous remercie, vous pouvez disposer. - ça veut dire
que je peux partir ? - Exactement. Les plus lettrés du public
ricanent. La précipitation avec laquelle Sèriés a voulu cette enquête est en train de
se retourner contre lui. On ne simprovise pas faux témoin en si peu de temps. Le témoin suivant fait son
entrée. Tiens, celui-la ne semble pas avoir peur, ni être impressionné. Il marche
droit, digne, lair tout à fait respectable. Ses habits de velours noir sont de
bonne coupe. Il paraît la cinquantaine, a le cheveux noir, lair sérieux, un peu
triste cependant ; il a tout du bourgeois établi. - Je mappelle Raoul Daguerre, demeurant au 13, rue des
Cordeliers et je suis Apothicaire et Herboriste. LHuissier lui tend la
Bible. - Sur la Bible et devant Dieu, jurez de dire toute la
vérité aux questions qui vous seront posées par cette cour. - Je le jure. Sèriés, qui semble vissé à
sa chaise et ne sort pas de derrière son bureau, affiche le plus large des sourires en
questionnant lApothicaire. - Maître Daguerre, connaissez-vous laccusée ? - Parfaitement, elle est une de mes clientes. - Est-ce une bonne cliente ? - Pour ça, oui. - Mais encore ? - Laccusée machète force quantité de plantes. - Tiens, tiens ! Mais daprès vous quen
fait-elle ? - Jai ouï dire quelle soignait des gens. - Croyez-vous quelle ait le droit de soigner ? - Non, car elle na pas fait ses universités et ne
possède pas de diplôme de médecine. - Mais nest-ce pas étrange toutes ces plantes
quelle vous achète ? - Pour ça, oui. Je nai jamais vu une telle quantité
dachats, quand bien même ce devrait être pour soigner des personnes qui viennent
la voir. - Alors cest quelle a une activité parallèle. - Cela, je ne saurais point dire. - Eh bien ! Moi, je vais vous le dire ! Cest
pour se livrer à ses activités de sorcellerie quelle a besoin de toutes ces
plantes, sinon quen ferait-elle ? Il est bien connu que les sorciers
travaillent la nature et utilisent sa végétation pour fabriquer filtre du Diable,
pommades sournoises et liqueurs assassines ! Jai mes renseignements ! Les
soi-disant malades qui viennent la voir ne le sont pas tant que cela. Si un cas dépasse
sa compétence elle lenvoie à la médecine, la vraie ! Donc, Messieurs de la
cour, il est là une utilisation maligne des plantes quelle achète à ce brave
Apothicaire ! Et dans ce domaine, tout le monde sait, il nest pas besoin de
longs discours, que celui qui utilise la nature autrement que pour soigner, se livre à la
sorcellerie ! Monsieur lAvocat de la défense va sans doute nous dire le
contraire ! - Certainement, Monsieur lAvocat Général. Pour ma
part, je me garderai bien de tirer des conclusions sur des ragots et des chimères. Je ne
mattacherai quaux faits. Monsieur lApothicaire, payez-vous vos
taxes ? - Bien sûr, Monsieur, je suis légalement inscrit. - Et vous ne vendez pas de produits contraires à la loi. - Bien sûr que non ! - Alors comment pouvez-vous reprocher à une cliente de vous
acheter ce que vous offrez au public ? - Ce nest pas tellement les articles, cest la
quantité. - Quand bien même elle vous aurait acheté le magasin,
nétait-elle pas en droit de le faire pour des produits licites que vous vendez
licitement ? - Je ne sais pas. - Et bien moi je soutiens fort et ferme que chez un
maquignon, si au lieu dacheter un cheval, je lui achète tout son haras, devrais-je,
pour autant, craindre une quelconque rigueur dune quelconque loi ? Mais cessons
découter le témoin se plaindre de gagner trop dargent avec de bons clients
qui lui achètent de bons produits et venons-en aux faits. Jai, par-devers moi, tous
les écrits des travaux de Damoiselle Claude concernant ses expériences sur les plantes.
Il est une chose établie que celle-ci se livre à des recherches afin de trouver quel
mélange de simples donne le meilleur résultat pour chaque catégorie de maladies. Dans
ses écrits sont consignés les résultats de ses études et de celles en train. Monsieur
lHuissier, veuillez montrer les notes de Damoiselle Camuest à la cour. LHuissier apporte les
notes de Claude au Président Rouaix qui se fait une joie de les examiner attentivement et
de déclarer : - Tout ceci me semble en effet conforme. Sèriés nen peut plus, il
se lève dun bond et hurle : - Ce sont là plantes du Diable ! Rouaix, ne se départit pas de
son calme, continue lexamen des notes de Claude et laisse tomber, dune voix
feignant lindifférence : - Je nai jamais vu écrit dans la Bible que le Diable
aurait créé des plantes. - Vous ne pouvez nier quil en existe de
mauvaises ! - Comme il existe de mauvaises gens mais ils sont
créatures de Dieu, rétorque Rouaix. Monsieur
lAvocat de la défense a-t-il encore quelque chose à faire avec le témoin ? - Oui, Monsieur le Président, il ny en a pas pour
très longtemps. Maître Daguerre, est-il vrai, que vous-même, vous vous intéressiez au
mélange des simples ? - Oui, cela est vrai. - Est-il vrai que vous avez tenté de publier un ouvrage sur
vos travaux mais que le manuscrit a été refusé par limprimeur ? Est-il vrai,
aussi, que vous délivrez des mélanges de votre cru à quelques-uns de vos clients et
est-il vrai que certains en sont morts ou tombés plus gravement malades ? Est-il
vrai, enfin, que vous avez tenté dappliquer la méthode de Damoiselle Camuest une
fois quelle vous eut parlé des ses travaux et de la façon quelle comprenait
de vaincre le mal par le mal et que vous-même, nayant pas bien compris le principe,
avez joué ainsi avec la vie de vos clients par une mauvaise application de cette loi
innovatrice ! ? - Je ne saurais répondre. - Je veux bien répondre à votre place puisque vous voilà
dun coup empreint dune grande timidité. La réponse est oui, oui, et
re-oui ! Jai ici la liste des témoins qui sont prêts à venir à cette
enquête publique, lorsquil plaira à la cour, pour répéter ce que jaffirme. La jalousie, Maître Daguerre, cest la jalousie qui
vous a fait venir jusquici accuser celle qui sétait confiée à vous et vous
demandait conseil. Cest lignorance de la pratique des soins qua Monsieur
lAvocat Général qui lui fait croire que Damoiselle Claude ne soigne que des rhumes
et renvoie le reste à la médecine. Dans cette liste, jai les noms des personnes
qui ont été guéries de maladies que la vraie médecine avait abandonnées. Damoiselle
Claude fait preuve de grande vertu en reconnaissant les limites de sa connaissance et il
serait bon que les médecins lui envoient les patients à qui une plante ferait mieux et
moins fort quune saignée ou que la pose de sangsues. Damoiselle Claude na pas
fait ses universités mais elle ne tue pas ses patients en toute légalité. Jen ai
fini avec le témoin. Le Président Rouaix consulte
alors ses documents, tourne et retourne quelques feuillets et demande à de
lHospital : - Monsieur lAvocat de la défense, je ne vois pas
linscription de vos témoins. Quen est-il ? - Monsieur le Président, mes témoins sont ceux de
laccusation. Ils ont bien démontré à eux seuls le peu de foi que lon peut
accorder à leur vérité qui sest retournée contre eux. Ces témoins ont, en fait,
manifesté de linnocence de laccusée par le peu de crédibilité de leur
discours. En outre, jai là la signature ou le sceau de dizaines de personnes qui
attestent toutes de leur guérison uniquement par les décoctions de laccusée. Je
nai pas voulu ajouter de la longueur aux débats et faire venir ces garants. Si la
cour sen contente, je dépose ce document auprès delle. - La cour sen contentera. Huissier, veuillez nous
apporter la pièce. Heureusement que personne
na témoigné davoir été guéri grâce à limposition des mains, comme
je lai vu faire devant moi par Claude. - Monsieur lAvocat Général, Monsieur lAvocat de
la défense, si vous navez pas dautres pièces à rajouter au dossier, je vous
demanderai maintenant de vous exprimer chacun à votre tour. Monsieur lAvocat
Général, je vous en prie. Sèriés se lève et vient
devant les juges. Il a moins de superbe quau début de laudience et
sengage dans un réquisitoire quil sent avoir peu de chance dêtre
entendu à cause du faible crédit que le public, et certainement les juges, ont accordé
aux paroles des témoins. Mais cest avec conviction, comme un sursaut
dorgueil, quil entame son discours. - Messieurs de la cour, Monsieur le Président, dans ma
déjà longue carrière de Grand Inquisiteur, il ma été donné détudier bon
nombre de cas de sorcellerie. Jestime donc avoir une certaine expérience en la
matière. Le cas de Damoiselle Claude Camuest est typique de la jeune sorcière apprenant
à concocter ses potions à laide de plantes, essayant, par son labeur et beaucoup
dexpériences de retrouver les formules de ses aînées. Femme vivant seule, la
langue bien pendue, mauvaise chrétienne, pratiquant des guérisons on ne sait trop
comment, ayant un oncle alchimiste, tout indique que laccusée pratique la
sorcellerie. Mais il y a plus grave ! Il est établi que Damoiselle Camuest a des
accointances avec le mouvement hérétique qui ne cesse de se développer dans le royaume
de France. Elle est donc doublement coupable ! Cependant, eu égard à la jeunesse de laccusée, à la
possible Rédemption de son âme et de son esprit, et espérant quelle reviendra à
de meilleures dispositions, jestime que lui ferait le plus grand bien un
encachotement à mur large de cinq ans seulement. Sèriés va se rasseoir, sûr de
son fait, content de la mansuétude dont il a fait preuve en demandant une condamnation
qui lui semble légère. Les ecclésiastiques de lassemblée paraissent aussi
satisfaits du réquisitoire et font des commentaires joyeux sur limminente sentence. De lHospital savance
à son tour au milieu de la pièce, la tête baissée, se tenant le menton, semblant
prendre une longue réflexion. - Messieurs de la cour, Monsieur le Président, jai
fait mes études de droit à Toulouse et en retire une certaine fierté davoir
appris sous la direction de grands Maîtres tel Jean de Boyssoné. Le temps de mon
université, jai appris que la loi écrite prévalait sur tout et que les faits
étaient plus importants que les suppositions. Nous sommes à un tournant de notre
histoire où nous laissons les peurs ancestrales et lignorance derrière nous.
Partout en France lHumanisme triomphe à tous les niveaux et marque de son empreinte
nos institutions et nos lois. Pourtant, il est encore des poches de résistances à ce
mouvement de libération de lHomme et Toulouse, ville que je chéris, ô combien,
est malheureusement la première de celles-ci. La terreur et larbitraire règnent
encore par le biais de la puissance de lobscurantisme. Aujourdhui, enfin, alors que ses forces vont en
diminuant, il essaie de relever la tête en un dernier combat. Eh bien ! Sa tête, il
faut la lui couper ! Son dernier combat il est en train de le livrer contre ceux
quon appelle les hérétiques et qui ne sont ni plus ni moins que des Français et
des chrétiens adorant même Dieu. Certes, je vous laccorde, la façon est un tant
soit peu différente. Mais est-il nécessaire de creuser le fossé qui nous sépare
deux par le sang et la répression ? Lhistoire nous montre que les idées
sont plus fortes que le glaive et que les répressions sont toutes mortes avec ceux qui en
étaient les instigateurs. Lhistoire nous montre encore que les idées de liberté,
de justice et déquité ont traversé les siècles, continuent et continueront à
habiter lesprit de lHomme tant quil subira le joug de ceux qui pensent
que leurs droits passent par la destruction physique ou spirituelle des autres. Cest
par la tolérance envers son prochain, si lamour en est difficile, que
saméliorera la société moderne qui est la nôtre et non pas par la haine et le
rejet. Dans cette affaire qui nous occupe, cest le manque de
tolérance qui a conduit Damoiselle Camuest devant ce tribunal. Que voyons-nous ici ?
Une jeune femme empreinte dhumanisme et venant au secours des plus démunis. Son
chemin nest certes pas celui de luniversité mais seul le résultat compte et
le nombre de ses patients quelle a guéri est là pour en témoigner. En outre,
Damoiselle Camuest na jamais demandé rétribution contre les médicaments
quelle donne à ses malades et largent de ceux qui lui en ont donné a
toujours été utilisé pour acheter de nouvelles plantes ou reconstituer son fonds de
recherche. Alors si on doit la condamner daprès la loi, cest pour
lexercice de la médecine sans diplôme et non pour sorcellerie. Je ne reviendrai
pas sur le témoignage de la bonne de Damoiselle Camuest qui avait plus de peur
quelle ne lui voulait de mal et je vous demande Messieurs de la cour dentendre
la voix de la raison. Pour ce qui est de la foi de ma cliente et de sa fidélité
en notre sainte mère lEglise, il nest que de demander à ses voisins, aux
habitués de la basilique, aux pauvres avec qui elle partage pour que senvolent
définitivement les propos évasifs du témoin Barboles. Maintenant, jajouterai une chose, il est clair que ce
qui choque le plus laccusation cest le fait que cette jeune femme puisse
disposer de son esprit et de son temps afin détudier de nouveaux moyens de venir en
aide aux autres. Ni les titres, ni la puissance de ceux qui voudraient la réduire ne
limpressionnent. Et si, par hasard, il se trouvait dans cette assistance quelques
personnes qui ne voudraient la considérer que comme une femme tout juste bonne à
séduire et réchauffer leur carcasse à son corps virginal, ils se trompent sur le
caractère de Damoiselle Camuest qui choisira librement son époux sans y être
contrainte. Messieurs de la cour, Monsieur le Président, je vous prie de
ne considérer dans cette affaire que les faits, en dehors même de toute polémique
religieuse ou médicale, et demande que soit déclarée innocente et relâchée Damoiselle
Camuest pour faute de preuve. Sèriés na pas arrêté
dessuyer sa bouche de la bave qui coulait à la commissure des lèvres. Il ne
pouvait interrompre de lHospital mais à son regard on voyait bien quil aurait
aimé lui planter une dague en plein cur. La foule nest pas non plus restée
insensible au discours de lavocat. Il y a quelques ecclésiastiques dans
lassemblée qui ont manifesté leur humeur à certains propos. En dehors de
Sèriés, je crains que de lHospital ne se soit fait de durables ennemis. Le
Président Rouaix a eu, lui aussi, des mouvements de corps à lécoute de certaines
phrases mais on voyait bien quil ne voulait pas interrompre un discours qui
enfonçait définitivement le Grand Inquisiteur. Des « Oh ! » ont fusé,
des « Non ? » ont été poussés. Toute la partie de la défense a été
suivie avec attention par le public qui nen a pas perdu une miette et la
ponctuée de ses remarques émotionnelles. Le Secrétaire du roi ne semble
pas avoir été là tellement son visage est de marbre lorsque, savançant face à
la foule, il annonce : - Messieurs, veuillez vous découvrir, la cour se retire pour
débattre. Le Président et les Assesseurs
disparaissent dans la salle du fond et les langues commencent à se délier, chacun allant
de sa remarque sur ce quil venait de voir et découter. Tout autour de moi,
jai le loisir dentendre les commentaires : - Mon cher de Naves, ce de lHospital nest certes
pas promis à une grande carrière. Je nai jamais vu un homme se faire autant
dennemis en si peu de temps.
- Comment, Monseigneur, avez-vous pu tolérer ce discours sur
la tolérance envers les hérétiques.
- Ce de lHospital est un visionnaire, il est
certainement promis à un bel avenir professionnel. Dommage quil ne
sintéresse pas à la politique.
- Cette Camuest est donc vierge et libre ? Avez-vous vu
son minois ? Il est à croquer !
- Heureusement que nous avons ladresse de cet
Apothicaire, cest une maison à éviter. Tout y passe, des commentaires
graveleux aux flatteurs. Sans trop hausser la tête, jessaie de voir comment Claude
a pu supporter cette audience. Elle est là, tête baissée, les mains jointes, brisée,
sans ressort. Mon Dieu, faites que cette attente ne séternise pas ! Justement, du fond de la salle,
la porte souvre et les juges savancent vers lestrade. Je retiens mon
souffle, mon cur bat à tout rompre, je me mets à transpirer abondamment. Les juges
sont devant leur bureau, debout, ils attendent. Claude attend. Le Secrétaire du roi
savance au milieu de la salle et proclame dune voix forte : - Messieurs, découvrez-vous, lassemblée des juges va
prononcer sa conclusion. Accusée, levez-vous. Claude, aidée par les deux
gardes essaie de se redresser. Rouaix déplie un parchemin met
sa main devant la bouche, toussote, et lair impartial, mais lest-il vraiment,
prononce : - Entendu laccusation, la défense et les témoins,
cette assemblée en enquête publique se prononce pour la mise hors scellés de
laccusée et ordonne que les frais, épices et travail des Assesseurs ainsi que
lavocat de laccusée, laccusée, ses frais et obligations soient payés
par le trésor. Les mains battent à sen
rompre, les cris de joie montent jusquà la voûte, je danse sur place, Romi a pris
Lancefoc par les bras et le fait tourner. Pratiquement toute lassemblée célèbre
la défaite de laccusation, la déconfiture de Sèriés. Le tordu a maintenant
intérêt à bien compter ses voix pour les prochaines élections des Capitouls. Seuls,
quelques offusqués par de lHospital affichent leur réprobation ou montrent des
têtes denterrement. Jessaie dapercevoir Claude, mais tous ces
mouvements men empêchent. Quimporte, dans quelques instants je vais pouvoir
la serrer dans mes bras, la consoler, la cajoler, la guérir, lui faire oublier. - Messieurs de la cour, je nen ai pas fini ! La voix est forte, le son de la
colère vient de retentir dans la salle. Les juges qui sapprêtent à partir,
sarrêtent net. Rouaix se retourne et fixe Sèriés. Celui-ci essuie de la bave aux
commissures des lèvres et essaie de retrouver son calme. Il prend une profonde
inspiration et dit dune voix calme mais tranchante : - En ma qualité de Grand Inquisiteur, la loi
mautorise, après une enquête publique, et en dépit du résultat, de demander que
soit posée, au nom de Dieu, la question extraordinaire. Je vous demande donc, Monsieur le
Président, je vous enjoins, de faire porter laccusée aux deux heures de
laprès-midi à la chaussée du Bazacle pour quelle y subisse la question
extraordinaire. La salle sest tue,
arrêtée nette, mon cur aussi, mais vraiment, il a eu un soubresaut. Rouaix revient vers son bureau.
Il bout sur place, intérieurement. Sa colère arrive à transparaître. - Vous avez raison de menjoindre, je saurai men
souvenir. Mais vous savez que cette procédure est inusitée. - Je le sais ! - Et qualler à lencontre dune décision de
la Chambre royale peut être mal perçu par ses membres. - Je nen ai cure ! - Bien, puisque telle est la loi, jordonne que
laccusée soit portée aux heures et lieux dits pour y subir la question. La séance
est levée. Je nai pas vu qui a lancé
le premier légume, ni doù il pouvait sortir, mais en un instant une pluie
maraîchère sabat sur Sèriés, les sifflets retentissent, les « Hou ! » se propagent, les
claquements des talons de bottes se multiplient sur le sol. Des noms doiseaux
commencent à fuser à lencontre de Sèriés « Torchecul !
Cornecouille ! Catin ! », les esprits séchauffent. Rouaix,
malgré lantipathie quil a manifestée à lencontre de Sèriés, ne peut
supporter, en homme de droit, que soit bafouée lenceinte du tribunal. - Messieurs, Messieurs, je vous en prie ! Rien ne semble arrêter la
vindicte toulousaine, les cris redoublent au lieu de se calmer. Rouaix se tourne vers de Tréjac
qui a déjà fait un pas en avant. - Capitaine, dispersez cette foule et faites revenir le
calme. Voilà de Tréjac ce quil
espérait, une échauffourée pour rétablir lordre. Là, il est à son affaire. Il
se tourne vers ses gardes et leur lance un tonitruant : - Allez, vous autres ! Les hallebardiers
savancent en rang serré, larme en avant, lair menaçant. La foule qui nest quand même pas venue
pour écoper dun mauvais coup, proteste, clame sa réprobation mais se retire
doucement vers la sortie. Les portes ne sont pas loin et nous voilà repoussés dans le
couloir par la vague humaine. Les cris de contestation sen trouvent amplifiés par
la voûte de pierre, les manifestants se dispersent. Malgré tout les choses vont en
satténuant, les clameurs samenuisent et les passions se calment devant la
barrière des hallebardiers empêchant toute intrusion dans la salle du tribunal. Anesthésié, cest le mot
que je cherchais pour comprendre mon état. Les jambes en coton, me supportant à peine.
Ce couloir est dune longueur démesurée, ou alors, cest leffet du
médicament que jai pris. Quest-ce que je raconte ? Je nai pas pris
de médicament ; mais cest tout comme. Je comprends maintenant pourquoi lorsque
jai vu des malheurs arrivés ou annoncés à des personnes celles-ci ne semblaient
pas être affectées à la mesure de la tragédie. Il mavait toujours semblé que si
javais été à leur place, en réaction, mon cur ou mon cerveau auraient
explosé. Aujourdhui, je suis dans le cas de celui qui a vu le ciel seffondrer
sur lui. Je crois que lorsque la surprise ou la douleur est trop forte, on est
anesthésié. Nos sens se mettent en sommeil, notre corps devient plus lourd, insensible.
Lesprit sendort, néchafaude rien, ne conclut rien. Cest le
médicament dune grande détresse. Romi saperçoit de mon état et vient tout
à côté pour me prendre le bras et me soutenir. Nous voilà dehors, dans la rue.
Jentends à peine Lancefoc et Romi discuter. - Lancefoc, quest donc cette histoire de la chaussée
du Bazacle ? Quy a-t-il près de la Garonne ? - Ah ! Mes pauvres amis, que voilà une bien triste
journée. Je ne sais comment vous dire mais cest la plus infâme des choses. Je ne
comprends pas que lon puisse encore employer de tels procédés au siècle de
lumière. - Mais encore ? - Cest un appareil destiné à confondre les
sorcières. Il sagit dune perche posée sur un axe et dont lextrémité
est pourvue dun très lourd siège sur lequel est attachée la suppliciée. Cet
appareil est installé près de leau et lextrémité où se trouve la
malheureuse y est plongée. Si celle-ci reste au fond, elle est innocentée, si elle
flotte, la preuve de la sorcellerie est faite. - Mais enfin, si le poids la fait couler, elle peut très
bien se noyer ! - Hélas oui, mais alors, la preuve de linnocence aura
été faite. Lart du bourreau cest de la maintenir le plus longtemps possible
au fond pour voir si une force surnaturelle pousse la suppliciée à la surface mais de ne
pas la laisser trop longtemps sans air afin quelle ne se noie pas. - Je nai jamais rien entendu daussi débile. Que
pouvons-nous faire ? - Hélas, rien pour le moment. Je vais prévenir le
Sénéchal Monsieur de la Rochechouard afin quil puisse se libérer de ses
obligations et assister en personne au supplice. Car le bourreau, qui est aux ordres de
Sèriés, pourrait bien écouter de trop près la rage de celui-ci. De voir mon ami le
Sénéchal, le fera cantonner dans la stricte légalité. Aller vers les pages de la Ière partie ésotérique - IIème partie contemporaineTélécharger au format ZIP la Ière partie, la IIème partie, la IIIème partie. Aller vers
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